César doit mourir, des Frères Taviani
La pièce de Shakespeare, « Jules César », par delà le fait historique de la mort de César et de celle de Brutus, pose parfaitement le problème : peut-on faire le bonheur des autres malgré eux ? et en termes politiques, peut-on forcer les gens à vouloir la démocratie, qui implique une participation de tous, alors qu’il est plus simple de se laisser mener par un tyran quitte à ce que les libertés individuelles soient quelque peu malmenées ?
On est là très proche aussi de la problématique posée par Musset quelques deux siècles plus tard dans son Lorenzaccio.
Le film des Frères Taviani (excellents comme d’habitude !) en est une étonnante illustration.
Pouvait-on trouver meilleur cadre que celui d’une prison, avec de réels prisonniers comme acteurs pour poser ainsi le problème de la liberté ; ce n’est pas pour eux un débat théorique, ils vivent au jour le jour, instant après instant, ce que ce que peut signifier l’absence de liberté ; leur tyran, ce n’est pas un polichinelle (comme le sont tous les dictateurs, même si d’une façon dramatique !), mais bien une institution, et s’ils sont là c’est parce qu’ils se sont mis par leur(s) action(s) en marge de la société : ce sont eux qui ont installé leur propre dictateur.
Ils vivent dans leur propre chair cette impossibilité qu’ils ont matériellement de lutter pour reprendre leur liberté, que dans un moment d’errements, ils ont sacrifiée à l’autel de leurs désirs. Interpréter cette pièce de théâtre, éloge à l’impossible liberté, est en quelque sorte un exutoire à cette frustration qui les oppresse à tout moment.
Rien d’étonnant alors, qu’ils soient si bons, ces acteurs, et que leur jeu soit d’une telle vérité. Assez surprenante aussi la façon dont ils ont été choisis : non pas sur un passage de la pièce, non pas sur un tout autre texte littéraire, mais sur leur seule présentation identitaire : comme si le fait de se présenter était un premier pas vers la reconquête de leur liberté ! Etre capable de dire qui l’on est, n’est-ce pas aussi être capable de s’affirmer comme tel et, revendiquant sa propre personnalité, afficher sa prétention à liberté individuelle ?
Il fallait aussi oser transposer le cadre de l’action dans celui d’une prison ; si la métaphore est évidente, la tyrannie met tous les citoyens en prison, pour beaucoup, elle n’est que virtuelle mais tout aussi contraignante que celle avec des vrais murs, miradors, fenêtres grillagées …
Les principales scènes de la tragédie de Shakespeare prennent alors une réelle dimension dramatique : voyez la scène où les futurs conjurés assistent derrière les barreaux de la prison, à la tentative d’Antoine de sacrer César ; plus saisissante encore, cette autre scène où Antoine devant le cadavre de César réussit à retourner à son avantage, au détriment de Brutus et des autres conjurés, le peuple de Rome, lui aussi derrière les fenêtres grillagées de la prison.
Les seules scènes qui se déroulent sur une scène de théâtre sont celles de la bataille qui a opposé les conjurés, Brutus en tête, à Antoine et Octave (le fils de César) alliés, et la fameuse scène où Brutus se tue ; comment ne pas voir là aussi les symboles : La bataille, première illusion pour garder et faire triompher la liberté, on sait ce qu’il en adviendra dans l’histoire romaine d’Antoine et d’Octave ; et la mort de Brutus, la fin de la liberté et surtout de cette illusion qu’on ne peut imposer la liberté à qui ne la veut pas et ne veut pas en assumer toutes les conséquences.
On ne peut mieux terminer qu’en remarquant que les Frères Taviani sont allés directement à l’essentiel ; qu’ils ont su tant dans leur mise en scène que dans leur art cinématographique éviter tous les écueils du clinquant, de l’artifice pour l’artifice ; que dans le choix même de couleurs neutres voire ternes, ils ont réussi à retranscrire le climat de la pièce de Shakespeare.
Sonne alors terrible cette remarque finale d’un des acteurs lorsqu’il réintègre sa cellule : « Depuis que j’ai connu l’art, j’ai compris que cette cellule est devenue ma prison ».
Merci à Filmissimo d’avoir programmé un tel film pour son édition 2013