Que de fois n’ai-je pas rêvé de Bizerte ! Cette ville originaire d’anciens condisciples, cette ville où, disait-on, il y avait le plus de Bretons en Tunisie, cette ville haut lieu de la présence militaire française Tunisie, et dernière à avoir été quittée par la France occupante et colonialiste.
Elle est donc la première étape inconnue de cette Tunisie du Nord que j’aspire à découvrir.
Bienfaits insoupçonnés de ces louages tunisiens ! Ils remplacent à eux seuls trains, cars, avions ; quand vous l’avez pris une fois, vous ne pouvez plus vous en passer, même si leur confort est parfois très relatif : mais pourquoi avoir besoin de clim, par exemple, quand la ventilation assurée par des glaces ouvertes en grand suffit ? La banlieue nord qui n’en finit pas, indescriptible, puis un paysage quelconque où tout à coup, comme d’immenses pylônes, d’innombrables éoliennes s’offrent à vous ; j’ai renoncé à les compter, mais elles sont tellement évidentes, dans cette région, où, comme ce jour, le vent sait souffler. Puis, un détail, quelque chose qui cloche : elles sont toutes arrêtées, pourquoi ? La photo n’est pas bonne, mais prise à travers la vitre d’une voiture qui roule ses bons 80 kms à l’heure, elle est suffisamment parlante.
Bizerte, station de louages à l’entrée de la ville, d’où nécessité de prendre un petit taxi : bousculade, là c’est l’individualisme le plus total, pas de files d’attente, chacun se met où il veut (ou peut), c’est à qui sera le premier à trouver le taxi, salvateur , d’autant que lesdits taxis viennent de tous les côtés ! Vous avez vite fait de comprendre que l’espèce de rationalisme occidental n’a rien à faire ici, et vous ferez comme tous les autres ; personne ne vous en voudra de passer avant d’autres. C’est comme cela et pas autrement … et Révolution ou non, cela n’est pas près de changer !
Le Centre moderne, une grande ville, qui ne se distingue guère des villes européennes de Tunis, Sousse ou Sfax. Je note juste pour le plaisir (soyons intellectuels jusqu’au bout …) une maison de la culture et une Bibliothèque Régionale. Mais ce n’est pas cela qui m’intéresse, c’est la vieille ville, le port, la Médina et la Kasbah, là où ont régné bien avant les Français, les Génois et les Turcs.
Il nous fait traverser le marché : en plein air, sauf pour le poisson ; il n’y a guère de changement par rapport à celui de Tunis, sauf dans cette décoration, naïve, certes mais tellement suggestive ! et devant ces étals (mais non Erick, ne va pas imiter un autre Eric et faire le jeu de mot avec l’étale de la mer !!!) à combien de grillades n‘ai-je pas pensé !
Bizerte, grand port, et au pied de la Kasbah de très nombreux bateaux de pêche : ils sont dans la pure lignée méditerranéenne, pleins de couleurs vives.
Pendant que nous nous extasions sur cette vue unique, majestueuse Kasbah, un homme d’un certain âge nous entreprend, et va très rapidement se transformer en guide ; c’est fait avec un tel naturel, une telle gentillesse qu’on ne peut lui résister … d’autant qu’il a la langue facile (du reste je ne connais pas un seul Tunisien qui ne soit pas capable de vous entretenir et de vous retenir de très nombreuses minutes, alors qu’il ne vous connaît ni d’Eve ni d’Adam).
Prudent – et ce ne sera pas le premier – il ne se lance pas immédiatement dans l’éloge de la Révolution ; mais fin diplomate, il a tout de suite repéré que nous étions français, il nous parle de la France – comme par hasard, il a un frère qui a épousé une Française et qui vit en France ! - ; il nous parle du temps de la colonisation française, quand il était encore enfant ; ce qui lui donne l’occasion de nous livrer sa philosophie éducative : toujours écouter les conseils du père ! Mais il nous livre aussi quelques anecdotes sur la présence militaire française et sur cet immeuble horrible (non, je ne le prendrai pas en photo !) de plusieurs étages qui a hébergé mess et officiers français ; et non sans humour, il souhaite en souriant qu’un Corse (allusion à qui ?) canonne cet édifice et qu’on n’en parle plus.
Il nous donne une leçon d’arabe et nous entraîne dans la Médina ; il croit nous donner quelques leçons de civilisation arabe, avec notamment ce qui orne les portes d’entrée, main de fatima, poisson ou fer à cheval, toutes choses que nous connaissons, par ailleurs. Mais il nous montre ce que sans lui nous n’aurions jamais découvert : sur les bords fontaines, ces inscriptions reprenant une sourate du Coran … faut-il s’interroger sur cette notion de pureté qu’impose la pratique musulmane avant toute prière ? Ce besoin de se laver main, visage et pieds, est-ce seulement un souci religieux, ou n’est-il pas plutôt (ou aussi) dû à une règle hygiénique, de la même façon que l’interdiction de boire de l’alcool ou de manger du porc correspondent éminemment à un souci sanitaire avant d’avoir été érigé en règles rituelles.
Belle fontaine en forme d’arc roman…
L’arc roman repris par les arabes, parlons-en : c’est une merveille. Qu’il apparaisse comme ornement principal dans nombre de portes, y compris et surtout dans des monuments comme les mosquées, c’est un fait qui réjouit l’esthète qui sommeille en chacun de nous. Mais il ne faut pas aussi oublier sa fonction très pratique : servir de contrefort à toutes ces maisons si proches dans les ruelles des Médinas et kasbah, mais aussi apporter des zones d’ombre et de fraîcheur, sans oublier accessoirement le passage qu’elles peuvent offrir d’une terrasse à une autre ; les ruelles prennent alors une dimension qu’on ne rencontre que très rarement dans nos pays européens, et encore seulement dans ceux qui bordent la Méditerranée.
Comment ne pas s’attarder sur ces mosaïques qui ornent quelques murs, comme ce danseur soufi, ou encore cette femme qui prépare le couscous ? C’est d’autant plus inédit que la tradition musulmane interdit de représenter le visage (interdiction actuellement complètement bafouée avec le cinéma et la télévision, mais toujours aussi prégnante dans l’art pictural !)
Notre périple nous permettra de découvrir certains des aspects plus cachés, comme ces magasins où l’on peut trouver de tout : aux antipodes de ces immenses bazars que nous avons, ils en ont mille fois plus de charme !
Bien évidemment l’élément incontournable : la mosquée, à l’égal de nos églises en Europe … ce qui n’est pas sans interroger sur la permanence et la main mise du sentiment religieux chez l’être humain. Un rappel de notre guide, mais était-il nécessaire : ce qui permet d’identifier l’origine des mosquées : le minaret octogonal, origine turque, le minaret carré, la forme arabe par excellence. Je me suis toujours demandé pourquoi étais-je plus frappé par les minarets que par les clochers ; pourtant leur esthétique, beaucoup plus sobre et dépouillée que nombre de clochers romans ou gothiques, est moins propice à émouvoir ; en fait, j’en ai eu l’intuition à midi : alors que nous étions attablés pour un délicieux repas de poissons grillés, un muezzin proche a procédé à l’appel de la prière, suivi d’un deuxième, puis troisième, et quatrième : se mélangeant, ils ont formé une harmonie unique, puisqu’en fait aucun ne chante la même chose : c’est le même texte, mais jamais la même musique.
Nos clochers ont certes un jeu de cloches qui a la même fonction, mais les minarets ont cette « chose » en plus, c’est qu’ils sont habités par la voix humaine … et nous en avons entendu de proprement sublimes !
Notre guide aura beau regretter ce mal nouveau qui frappe Bizerte : de plus en plus de Français dans la Médina achète pour une bouchée de pain, une maison qu’ils retapent et surtout augmentent d’un étage ou deux pour dominer les autres maisons ou les murailles de la kasbah, détruisant du coup l’harmonie urbanistique de la ville. Nouvelle forme de colonisation, beaucoup plus perverse et insidieuse ? Mais il n’empêche qu’à Bizerte aussi l’architecture des maisons trouve son raffinement et sait réjouir l’œil qui la regarde : à telle enseigne, cette avancée, sans doute un ancien moucharabieh transformé !
Notre guide se transformera en véritable guide, lorsque, prenant congé de lui, il nous demandera un petit quelque chose ! Je m’y attendais, mais ses prétentions m’ont semblé vraiment exorbitantes, et hors de proportions avec les tarifs officiels de guide que nous avons pu avoir, et avec de toutes autres connaissances, lors de notre visite de Bulla Regia, quelques jours plus tard. Mais, mauvaise conscience d’ancien colonisateur, sans doute, nous avons cédé à ses demandes !
Nous retrouverons dans la kasbah, mais sans notre guide, toutes les caractéristiques de la Médina, avec quelques petites merveilles.
Quittant Bizerte, nous rencontrerons la vie quotidienne, les fins du marché sous l’inévitable mosquée et les derniers fruits remportés !
Comment ne pas conclure cette escapade bizertine, par ce souvenir en forme d’autoportrait : dans le louage nous ramenant à Tunis, un instantané, coup d’œil furtif sur le rétroviseur …
(à suivre ...)