Dominique Julien : L’ambassade
Un héros un peu hors norme : diplômé de Sciences Politiques, Gérard Vaginay s’empresse de prendre un congé sabbatique, et de sillonner la France avec sa R12 et une vieille caravane, jusqu’au moment où il rencontre des vacanciers finlandais ; coup de foudre pour les spécialités finnoises et le voilà, ni une ni deux, à Helsinki où, nécessité oblige, il trouve un petit boulot à l’ambassade de France, au service culturel. Sa grande affaire sera de monter un festival de cinéma français avec la présence, en principe, d’Alain Delon. Mais … la suite se devine !
Plusieurs niveaux de lecture dans ce roman très drôle, souvent sarcastique ; le premier l’histoire, tout simplement, on la lit avec attachement et on a du mal à l’abandonner ; le personnage central, ce Gérard, est bourré de complexes sexuels, éternel insatisfait qui n’arrive pas malgré toutes ses tentatives à séduire la moindre jeune femme qu’il rencontre. Et très sympathique aussi avec sa passion pour Rihanna (je ne savais pas qui c’était, merci Internet qui a comblé mes lacunes !), et pour sa R12 (complètement anachronique, l’intrusion de cette voiture datant des années 70, dans un roman se situant au début du 21e siècle ! mais pour des « vieux » comme moi, que de souvenirs d’une époque que n’ont pas connue notre jeune héros et notre tout aussi, ou presque, jeune auteur !)
Un second niveau de lecture, l’œil critique qu’il porte sur le fonctionnement d’une micro-société, comme une ambassade ; les hiérarchies, celles des grades qu’on doit respecter à tout prix, même si par derrière on les critique férocement ; mais aussi celles indirectes, beaucoup plus sournoises, celles de fonctions ou de compétences plus ou moins reconnues. Gérard (Dominique) se révèle un redoutable observateur, mettant à jour non seulement ces relations mais aussi les motivations de tous ces acteurs. Avec toutes les déviations que ces relations peuvent entraîner, l’ambassadeur se révélant par exemple, auteur de romans pornographiques ! Lui-même n’échappe pas à toutes ces règles, et c’est sans doute ce qui fait tout le charme de ce roman : il sait gratter dans le sens du poil, comme il réussit parfaitement à manœuvrer, voire manipuler les personnes importantes lorsqu’il le faut : il en fait l’admirable preuve dans l’organisation du festival du cinéma français avec Alain Delon !
Evidemment, et il ne saurait en être autrement, il ne peut s’empêcher d’exercer sa critique sur le plan politique, avec cette première constatation époustouflante, le peu de prise directe de l’ambassade de France avec la réalité finlandaise. On pourrait penser qu’il exagère, que sa caricature est outrée pour les besoins de son roman … hélas ! Certaines situations actuelles nous ont montré comme certaines de nos ambassades sont déconnectées de la réalité du pays qui les héberge.
Mais il ne peut s’empêcher de porter quelques flèches tout aussi redoutables ; on le soupçonne fortement anti-écolo (c’est même par moments franchement exagéré, voire injuste, mais la verve de l’auteur sait faire passer ces outrances injustifiées !!!) ; admiration ou au contraire ironie sur la politique gaullienne de notre monsieur Afrique qu’était un certain Jacques Foccart ? On appréciera ces retours en arrière, comme celui où il évoque les diamants de Giscard …
On remarquera aussi les amitiés de Gérard avec quelques personnages dont un certain Mik, qui lui fera aussi connaître quelques pans de la société finlandaise, détruisant au passage quelques idées reçues que nous nous sommes forgées ! La séquence, part exemple, avec les gendarmes s’extasiant sur la R12 est désopilante parce que à l’opposé de ce que nous nous sommes imaginés des forces de l’ordre finlandaises ! Mais aussi ce repas guindé de personnalités finlandaises : féroce sans doute dans la dénonciation de ceux qui se croient l’élite, et qui, pour reprendre certaine expression, ne sont qu’outres remplies de vent !
Bref, un bon roman à la langue qui coule avec aisance et qui sait aussi ravir le lecteur, ce qui devrait être la règle générale… trop souvent bafouée !
PS Editions Leo Scheer, 2012, 318 p., 21 €