Luigi De Pascalis : La pazzia di Dio
Encore un roman des éditions « La Lepre » de Rome, et encore un de ces romans propres à vous enthousiasmer. Evidemment, allez-vous tout de suite m’objecter, lorsqu’il s’agit de l’Italie, vous ne saurez rester objectif ; et vlan, quelle pierre dans mon jardin !
Il ne me servira à rien de vouloir vous détromper, vous montrer à force de noms, que je sais faire la part des choses et qu’Italien ou non, si un auteur ne me semble pas mériter le qualificatif d’écrivain, eh bien je n’hésite pas à le dire.
Alors Luigi De Pascalis, écrivain ou non ? Assurément.
Un sujet, peut-être facile, mais en tout cas qui se prête parfaitement à l’art romanesque : la première partie d’une vie entre la fin du 19e siècle et le début de l’ascension de Mussolini avec la marche sur Rome dans les années 1920 ; un enfant, puis adolescent et jeune adulte, originaire d’une province pauvre, les Abruzzes, un peu oubliée des grandes régions italiennes, celles qui, d’après les livres d’Histoire, ont donné naissance, comme la Toscane, par exemple, à la civilisation et culture italiennes. Or là, il s’agira de la petite histoire, celle que chacun citoyen, où qu’il se trouve est amené à vivre.
Andrea Sarra, fils de propriétaire terrien, et donc de famille de notable, son oncle est médecin, nous emmène dans l’univers d’une petite bourgade, avec le monde des paysans, les fameux « cafoni », mais aussi de ces pauvres artisans qui n’arrivent pas à joindre les deux bouts, ni même à survivre et qui sont forcés à aller chercher fortune aux Amériques, comme ce savetier également musicien.
Comme tous les adolescents du monde, il découvrira l’amour, mais aussi les rigueurs d’un pensionnat, Naples (il faut traverser l’Italie dans sa largeur, et à l’époque c’est une véritable expédition !), et les amitiés, de celles qui durent : un condisciple, Polpetta avec qui, hasard plein d’humour, il découvre une jeune fille Cesira.
Mais l’Histoire le rattrape, et c’est la grande guerre ; l’Italie a eu aussi sa part de souffrances, notre égocentrisme de Français n’a que trop tendance à l’oublier ! Cette guerre, « La Pazzia di Dio – La folie de Dieu », pour les Italiens, c’est Caporetto, c’est la bataille de Gorizia, autour du Piave, et dans ces montagnes qui forment la frontière d’avec l’Autriche. André participe de ces combats, il s’est engagé, comme par défi, pour se prouver qu’il peut servir à quelque chose ; ils voient mourir ses soldats, Polpetta lui aussi périra, mais loin de l’ami, laissant Cesira veuve et enceinte …
La guerre finissant, c’est une période trouble, avec la grippe espagnole, le dévouement de l’oncle Sigismondo, sera exemplaire ; Andrea perdra mère et père dont il a depuis longtemps saisi le secret de la vie.
Et Mussolini n’est pas loin, avec ses hommes, ces nouveaux maîtres comme le maire du village qui fait un scandale lors de l’enterrement de Sigismondo.
C’en est trop pour Andrea qui va rejoindre, l’Abyssinie, le pays du secret de son père ; et il emmène avec lui comme pour conjurer le mauvais mort (la scaramanzia, le mot final du roman), celle qui l’a aimé de tout temps, Mimmina.
Même si on peut avoir quelques difficultés avec quelques mots du « dialecte » des Abruzzes et qu’on ne retrouve pas dans le dictionnaire( au demeurant excellent par ailleurs (1)), c’est un Italien qui se lit avec facilité et plaisir ; style alerte, lumineux même, et toujours en « harmonie » avec les situations présentes … les scènes amoureuses sont autant chaleureuses que, désespérées, celles de guerre. Et que ce soit en Italien, en Français, ou dans n’importe quelle langue, l’auteur qui réussit à adapter ainsi son style aux différentes situations est alors un grand écrivain.
On se régale aussi de ce sujet de prédilection (autre clin d’œil à la réputation italienne !) l’Amour ! Son évolution, Andrea enfant qui devine, puis qui découvre, adolescent, et qui s’enflamme avec Rosa. Si votre petit cœur dans votre grande cage thoracique ne se met pas à battre la chamade à lire ces passages, c’est alors qu’il est vraiment rabougri et que le monde des adultes l’a définitivement étouffé. Mais en même temps il y a du pathétique dans cette perception de l’amour : à commencer par cette « philosophie » de Rosa pour justifier son mariage avec un autre homme qu’Andrea « il ne faut pas confondre amour et mariage » (traduction libre !) ; tragique même, l’amour qui est si fort qu’il n’ose se déclarer, c’est Mimmina qui attendra des circonstances exceptionnelles pour oser le faire.
Mais aussi quelle saine conception de l’amour qui va jusqu’à frapper les honorables religieux …
On suivra avec passion tout le parcours d’Andrea ; ses chagrins d’amour, ses peines d’enfant, quand il sera éloigné de sa famille pour de nombreux mois en pension ; tout son jugement sur l’art, il dessine, et sur sa place dans la société (en particulier quand son père au nom du pragmatisme refuse ses talents …) ; ses positions politiques, son indépendance, sa neutralité, et son extrême méfiance vis-à-vis des partis politiques : sa conception de la démocratie, archaïque, est bien plus proche de celle des grecs (réservée à l’élite) que de celle de nos société contemporaines. Ses prises de position sur l’évolution même de la société, tellement peu compatible avec tout ce qu’il a pu endurer à la guerre.
On ne restera pas insensible à toute l’évolution de la société italienne que l’auteur nous fait toucher du doigt durant toute cette période ; la résignation des plus pauvres qui sont contraints à émigrer, le fatalisme des paysans, dont la fierté sait masquer le dénuement. Et pourtant, il y a cette générosité ou tout au moins cette entraide des plus riches et puissants vis-à-vis de ceux qui sont leurs obligés ; le comportement du père d’Andrea est à ce niveau exemplaire, comme il l’est celui de son frère, Sigismondo le médecin.
On plongera avec intérêt dans l’histoire de l’Italie contemporaine ; bien évidemment, il y a Garibaldi, le héros incontournable du 19ème siècle (elle sera ou non réalisée sa statue dans le village ?), il y a aussi cette première guerre mondiale (avec son général Diaz, un des artisans de la victoire des Italiens), avec tous ces jugements humains qu’elle comporte, les premières victimes, les soldats qu’on envoie à la boucherie inutilement ; mais aussi cette réflexion, la guerre est-elle ou non une nécessité, ou une fatalité qui échappe même au simple bon sens ? Il y a aussi tous ces héros, et entre autres les passages sur Gabriele d’Annunzio, celui qui se faisait appeler le poète (et dont l’évocation n’est pas sans rappeler un certain Hugo Pratt !!!)
Oui, un grand roman qui mérite bien une traduction française, c’est tout le mal qu’on peut lui souhaiter pour le plus grand bien des lecteurs Français.
(1): publicité gratuite pour le Zanichelli
PS Edizioni La Lepre, Rome, 2010, 302p., 22£