Eric Chevillard : L’autofictif prend un coach.
En sous-titre : journal 2010-2011.
Si vous vous attendez à voir décrypter, décortiquer, ou seulement mentionner les évènements qui ont fait l’actualité, vous risquez d’être fort déçu ; certains, mais très rarement, sont à peine évoqués et en des termes tellement vagues qu’on peine à les reconnaître, comme certains accidents d’avions ; les allusions, quant à elles, sont tellement furtives qu’il fait s’y reprendre à deux fois pour réussir à retrouver le fait politique qu’elles sont censées suggérer.
La structure, toujours la même n’offre aucune surprise : trois paragraphes, de longueurs variables, permettant ainsi d’introduire des poésies courtes comme les haïkus, chaque jour ne dépassant pas une page.
On devrait s’en lasser, et pourtant on s’étonne d’arriver jusqu’au bout de ce volume. Il faut dire aussi que l’auteur stimule notre attention, par une simple remarque fait dans les premières pages, son journal n’est absolument pas véridique et beaucoup de ce qui est écrit est totalement fictif. Et si comme moi, vous n’êtes pas un familier de l’écrivain, de sa vie comme de son œuvre, alors vous ne vous embarrasserez plus de vouloir discerner le vrai du faix, et vous arriverez très rapidement à lire ce journal comme un roman. Mais un roman un peu spécial : n’essayez pas de relier les paragraphes entre eux : vous aurez alors un kaléidoscope sans nul doute fort chamarré, mais comme certain tableau de Klee ou de Mondrian où le sujet représenté ne devient qu’une reconstruction totalement arbitraire et souvent avec très peu de lien avec la réalité.
Vous aurez le même résultat si vous prenez chaque second ou troisième paragraphe et que vous tentez de trouver une trame à ce récit ainsi reconstitué.
Donc, contentez-vous de lire, ce journal au fil des jours, sans trop vous poser de questions tant de forme que de fond.
Car sur ce dernier, il n’y a guère de choses à dire, c’est trop souvent les mêmes sujets abordés : sa vie d’écrivain, l’incompréhension de son œuvre, le coach qui s’est imposé à lui et qu’il nomme la Fée, ou alors ses deux filles, pourquoi lui et sa compagne se sont refusés à faire d’autres enfants, sa vie sexuelle à lui –très peu, certes, mais on y a droit !- les aventures d’un personnage un peu loufoque, un incertain Albert Moindre etc … etc…
Il faut donc bien qu’il y ait quelque chose dans ce journal de 289 pages, qui fasse qu’on ne l’abandonne pas à la 20e page, et qu’on aille jusqu’au bout ; mais soyez patients, vous ne le lirez pas d’une seule traite ! ce serait d’ailleurs du gâchis, vous ne pourriez en savourer toutes les subtilités.
Si ce n’est pas le côté répétitif des sujets qui séduit, c’est par contre le style qui va nous accrocher ; d’abord un humour étonnant, souvent grinçant mais toujours juste et servi par une forme d’esprit tout autant dérangeante, tout à fait dans la lignée des surréalistes avec des phrases de ce style :
« Tu n’as pas honte d’ouvrir ton parapluie alors que tant d’hommes ont soif ? »
Ou encore ce récit d’actes atroces accomplis sur un être humain alors qu’il ne s’agit que de la poupée de l’une de ses filles.
Déconcertant aussi, parce que derrière certaines phrases apparaissent une critique acerbe de notre société, et je ne peux m’empêcher de vous en citer une :
« Un jour futur c’est l’homme qui accomplira la promesse de son Dieu et saura ressusciter les morts. C’est d’ailleurs en bonne voie, ne parle-t-on pas déjà d’une technique révolutionnaire qui fait repousser les cheveux ? »
Je ne pense pas que ce livre batte tous les records d’édition, et du reste, je ne suis pas sûr qu’Eric Chevillard le souhaite, il n’est que de lire tout le mal qu’il pense des auteurs à succès (à commencer par Marc Levy !) ; et pourtant, il mériterait d’avoir quelques –et plus encore- lecteurs, en tout cas bien plus qu’un certain Nietzsche avec son « Par delà le bien et le mal ».