L’esprit de la forêt, contes estoniens et seto, présentés par Risto Järv et traduits par Eva Toulouze.
Il est toujours difficile, et souvent impossible, de résumer un recueil de nouvelles, mais que dire alors d’une anthologie de contes, dont la longueur de chacun n’excède pas 4 pages et dont certains n’en font qu’une toute petite !
Laisser tomber cette tâche immense, et se contenter d’en mentionner seulement l’existence avec une appréciation globale du genre, passionnant, à découvrir absolument, plongée excellente dans le grand nord etc… etc …
Certes cela serait la facilité même, mais vous seriez, cher lecteur, trompés et en tout cas vous resteriez sur votre faim !
Pourquoi ?
Parce que ces contes proposés sont le reflet d’une civilisation que très peu d’entre nous ne connaissons, et qu’ils nous montrent un peuple à l’opposé de ce que le laisserait supposer la latitude où ils vivent : il y a une joie et une sérénité étonnantes ! Les rigueurs de la vie, ils la laissent aux diables et forces maléfiques de la vie, sachant qu’à toute situation, même la plus dramatique, il y a toujours une fin heureuse. Est-ce une façon de conjurer toutes les difficultés qu’ils rencontrent dans la vie ordinaire ? En tout cas la façon dont elle est systématisée dans chacun des contes révèle un optimisme propre à désarmer les plus pessimistes des pessimistes.
A la base, il y a le rêve : croyance (réelle ou feinte, peu importe, puisque le résultat est le même) en des êtres bienfaisants : que ce soit le petit vieux, l’énigmatique personnage qui propose toujours le bon remède, ou que ce soit ces animaux, intermédiaires indispensables pour que les situations se débloquent et dans le bon sens, il y a profusion d’êtres féériques et bienfaisants qui l’emportent toujours sur les forces du mal, le méchant (il y a aussi des humains qui le sont : femme marâtre, mauvais fils etc … !), le diable.
Il serait intéressant de se pencher un peu plus sur les personnages mis en scène ; de rois ? Très peu, et toujours parce qu’il y a en jeu de très belles jeunes filles ! De puissants, notables, seigneurs ou autres, également très peu, et lorsqu’ils sont mentionnés, c’est seulement parce qu’ils sont le « cadre » de la fin heureuse ! De prêtres ou pasteurs, là-aussi, en tant que protagonistes directs, très très peu – deux ou trois si ma mémoire est bonne ! (on est loin des contes de Boccace, La Fontaine ou même de Balzac !).
L’essentiel des personnages provient de milieu modeste ou très pauvre ; paysan, bûcheron, mais surtout des gens à la condition indéfinie qui sont toujours soit très pauvres matériellement soit en fin de vie. Ne cherchons pas forcément midi à quatorze heures, cela veut peut-être tout simplement dire qu’on ne veut pas s’encombrer de situations qu’il faudrait raconter et donc perdre du temps par rapport à l’histoire et à l’effet qu’on escompte en tirer !
Ce serait donc à lier aussi à un autre fait frappant : la construction et la structure même du conte.
Introduction et conclusion d’une brièveté stupéfiante : « Il était une fois » est la formule magique qui commence la plupart des contes ; et en une ligne (ou deux !) le cadre est tracé, l’histoire n’a plus qu’à commencer. Ce qui est étonnant c’est que cela fonctionne parfaitement, point n’est besoin de ces longues descriptions dont se vantent tant et tant d’écrivains. La nature de la forêt, l’état des personnages, leurs habits ou leurs défaut et qualités physiques, tout cela n’est réduit qu’à la plus simple expression, n’étant choisi que le seul mot qui importe au déroulement de l’histoire : l’adjectif « pauvre » ou « en fin de vie » ; de même pour les descriptions des personnages intermédiaires.
La conclusion ? C’est la chute la plus totale : une phrase !
Du reste pourquoi en dire plus ? L’histoire parle d’elle-même, elle contient non seulement des évènements mais encore toutes les leçons qui en découlent naturellement. Pour bien les comprendre, les auteurs anonymes comme toujours dans ce genre de contes, n’hésitent pas à utiliser un procédé qui fonctionne dans n’importe quelle situation : la répétition ! Si c’est l’une des formes privilégiées des auteurs comiques (le théâtre de Molière en est la meilleure preuve !), elle l’est tout autant dans les contes : que ce soit des comptines, des formules magiques, des situations, toutes ces répétitions ont de fait un double but commun : renforcer, sans trop se fatiguer l’action, et montrer aussi la portée morale du conte.
Découverte donc que ces contes estoniens, et en ces temps de morosité où certains voudraient nous faire accroire qu’il y a une fatalité de la crise (et en ce sens les politiques ne changent pas des religieux : il faut des faits qu’on ne peut ou veut pas expliquer pour les justifier par un Dieu quelconque ou en matière économique et politique par une crise …), lire ces contes est nous replonger dans un univers enfantin, naïf, et surtout tellement plein d’espoir !
PS Editions José Corti, 2011, 249p., 21 €