Jane Dieulafoy : Une amazone en Orient, du Caucase à Persépolis 1881-1882.
Quel sacré petit bout de femme ! Une aventurière qui, en compagnie de son mari, va explorer toute la partie est de l’Iran, et ce en une période, il y a 130 ans, où de tels voyages étaient synonymes d’inconfort, de dangers permanents, sans le recours aux techniques que nous possédons maintenant. Le titre, à lui-seul, résume bien l’atmosphère qui a présidé à ce long périple de deux ans.
Journal de voyage, assurément, mais qui se lit comme un véritable roman.
D’abord parce qu’il est très bien écrit. Sachant manier tous les ressorts de la langue française elle réussit à nous faire partager toutes les émotions vécues ; et en premier lieu tous ces sentiments que lui inspirent les différents êtres humains rencontrés : les hommes bien sûr, mais dans une société qu’on jugerait actuellement de machiste, comment il pourrait en être autrement ? Ces hommes qui se piquent de tout régenter, mais qui s’écrasent devant la moindre autorité, et qui sont prêts, s’ils en reçoivent l’ordre, à mettre toutes leurs conceptions religieuses dans leurs poches ; et grâce à cela, elle et son mari pourront visiter de nombreux édifices religieux pourtant jalousement protégés de l’impureté des infidèles ! C’est aussi un grand sujet de méditation pour nous que cette confrontation quelle décrit avec minutie entre les musulmans et les chrétiens (catholiques arméniens ou orthodoxes). A aucun moment nous ne sentons un sentiment de supériorité de l’auteure face à la civilisation musulmane… même si ce récit est émaillé de traits d’humour dont l’Islam et son prophète font les frais, mais c’est tellement bien amené et envoyé qu’il est impossible, même pour le plus fanatique des musulmans, de lui en tenir rigueur. Remarquons aussi que l’humour est permanent dans ces pages, et qu’il frappe grands et petits, tous les travers dont peuvent être affublés les humains (la lâcheté, la peur, la servilité, l’orgueil démesuré, la vantardise et les parades etc … tout y passe et nous y prenons autant de plaisir à lire ces passages que l’auteure en a mis à les écrire, tant il est évident … !)
Un autre sujet de réflexion pour nous : ce respect qu’elle porte face à toutes les religions rencontrées ; respect dont on peut tirer aussi l’origine dans cette étude, but suprême de ce voyage, d’épisodes de la perse antique, et plus précisément de Cyrus, Darius et d’Alexandre le Grand.
L’on reste alors surpris par l’immensité des connaissances de ce couple, tant en matière religieuse qu’historique ; c’est une leçon permanente mais qui s’inscrit tellement naturellement dans le cours du récit qu’on n’a, à aucun moment, l’impression de subir une de ces leçons théoriques dont la Faculté est trop souvent friande. Lisez ce récit, papier et crayon en main, et comparez à la fin avec ce que vous saviez avant … vous serez surpris de tout ce que vous avez appris.
Frappante aussi cette méthodologie dont font preuve ces deux explorateurs ; certes, ils ont su trouver les personnalités les plus à même de leur ouvrir toutes les portes. Mais cela ne suffit pas, et on admirera avec quelle souplesse ils se plient aux usages et aux modes de vie des populations rencontrées : les étapes dans les caravansérails ou autres relais de postes, comme les longs séjours faits à Téhéran ou Ispahan sont particulièrement instructifs… même si l’on sait que réussir à mieux se conformer aux usages et le meilleur moyen de parvenir à ce qui est essentiel pour eux : la découverte d’un patrimoine mondial sans doute exceptionnel, celui de l’antique Perse. Etrange comme en lisant Jean Dieulafoy, j’ai eu l’impression de retrouver aussi la démarche d’un Pierre Loti ! Me trompé-je ou non ?
On est très loin de l’orientalisme de mauvais aloi, tel que le 19e siècle nous l’a légué ; et l’on est dans la grande lignée des explorateurs, avec toutes les mésaventures qui peuvent survenir et qu’ils prennent le risque de subir.
Méthode aussi dans la réflexion qu’ils sont capables de mener face à chaque monument, les pages sur Persépolis sont d’une incroyable richesse. Relevés sur place, comparaison avec d’autres sites, resituation dans l’époque et dans l’espace, tout est exploité scientifiquement, mais jamais froidement (et c’est là le très grand art de l’écrivain) pour arriver à cerner le plus près possible la vérité historique.
Vous n’échapperez pas au nécessaire glossaire, mais comment comprendre nombre de passages sans lui ?
Le seul petit reproche que je lui ferai, c’est qu’il n’y a pas de fin à ce récit, et qu’on reste un peu sur sa faim : on est tellement bien en sa compagnie qu’on s’étonne que Jane nous quitte ainsi …
PS Editions Phébus-Libretto, 2010, 383 p., 13 €