Alice Zeniter : Sombre dimanche
L’histoire de la famille Mandy dans une maison près de la gare de Budapest. Maison qui porte malheur aux femmes : la grand-mère, Sara, a été violée par des Russes et s’est suicidée ; la bru, Ildiko, mourra écrasée par un train ; quant à la femme que le petit fils Imre va épouser, elle le quittera brutalement lui emmenant avec elle leur fille. Reste la sœur d’Imre, Agi, qui croyait avoir trouvé le grand amour avec un professeur français ; mais celui-ci, une fois qu’il l’aura mise enceinte, la laissera tomber, ne lui donnant pas d’autre choix que de se faire avorter.
Les hommes ne sont guère mieux lotis ! Le grand-père aura une jambe brisée durant la première révolte des Hongrois contre les Russes en 1956 ; le fils, Pal, le mari d’Ildiko taciturne tombera dans une déprime inguérissable après la mort de sa femme ; et son fils Imre, qui croyait avoir découvert le bonheur déchantera lorsque son épouse l’abandonnera pour revenir dans son Allemagne natale.
Climat assez pessimiste, et souvent désabusé, que les évènements nationaux, l’emprise du communisme sur la Hongrie et quelques épisodes, en particulier sur la seconde guerre mondiale, renforcent, malgré l’optimisme qui aurait pu découler de la chute de l’URSS en 1989. Il y a, derrière ces évocations une emprise de la réalité qui tempère tous les enthousiasmes et aveuglements de nombre de politiciens ou historiens ; les évènements historiques, quelles que soient leur importance ou quel que soit l’impact momentané qu’ils peuvent avoir, glissent sur l’humain et sur ses instincts primaires qui l’emportent malgré tout.
Apologie de l’égoïsme et de l’individualisme ? Constat seulement de ce qui se passe sous nos yeux ; la haine du grand-père contre Staline n’est pas celle d’un prolétariat organisé contre son oppresseur (mais non, je ne revisite pas l’Histoire !), mais seulement celle d’un individu qui a souffert dans sa chair des volontés de ce tyran ! La haine d’Agi contre le sexe masculin n’est pas celle d’une féministe qui aurait souffert d’un homme et qui voudrait organiser les femmes pour qu’aucune d’entre elles ne puisse être la victime comme elle des agissements d’un homme. Non, sa haine s’arrête à cette simple constatation qu’à cause de la lâcheté d’un homme, elle est passée à côté de ce qui aurait pu le bonheur !
Mais malgré ou à cause (c’est selon !) de cet individualisme, ce roman est rempli de très belles pages : on retiendra cet humour de notre héros, Imre, lorsqu’il ne trouve que comme simple boulot, celui d’être employé d’un sex- shop ; on retiendra aussi la pudeur mais en même temps la force suggérée de cet amour d’Imre pour Kerstin : si grande est son aspiration à vivre au quotidien ce qui pourrait être un nirvana amoureux ! En définitive, la grande leçon (si tant est que ce soit le propos de l’auteur !) qu’on peut tirer de ce roman c’est une très grande humilité par rapport à ce que le « fatum » vous a, que vous le vouliez ou non, destiné.
Mais ce n’est qu’un roman ; en tout cas on le lit avec beaucoup de plaisir ; bien écrit, bien structuré, et même si ce n’est pas le chef d’œuvre impérissable du 21ème siècle, il a toute sa place dans une bibliothèque.