Raymond Federman : La fourrure de ma tante Rachel
Autobiographique ou non, l’histoire évoque trop le passé sombre de la France et de l’Europe pour ne pas intéresser le lecteur. Saga partielle d’une famille de Juifs, dont la fille, son mari et leurs deux filles ne reviendront pas de la fameuse rafle du Vel d’hiv alors que le petit garçon (le narrateur) en réchappera.
Sur le fond il y avait là, matière à écrire un de ces grands romans historiques pour le plus grand plaisir des lecteurs et pourquoi pas des jurys de concours aussi célèbres que prisés.
Mais las !!!
Quelle forme !
Ni fait ni à faire : un faux dialogue entre le narrateur et un auditeur, qu’on devinera comme étant le double du narrateur ; faux parce que jamais nous ne lirons les objections ou les questions ou les commentaires de l’auditeur, nous ne les supposerons que parce que reprises par moments par le narrateur, ce qui lui donne prétexte à poursuivre son assommant monologue. Car il l’est profondément !
D’abord parce qu’il va un peu dans tous les sens : un nom, ou un mot du corps du récit évoquent un autre personnage ou une autre situation, et voilà notre narrateur parti dans une toute autre histoire, qui certes est liée à son sujet principal mais comme celui-ci n’est pas épuisé, eh bien, il laisse le lecteur dans un perpétuel état d’insatisfaction. Et même s’il émaille son récit de nombreuses citations ou références culturelles, et même s’il avance de nombreuses théories sur l’art du récit ou de la littérature en général, cela ne suffit pas rendre passionnant ce roman : on préférerait assurément beaucoup moins de culture et beaucoup plus d’unité !
Et ensuite par ce Français qui se veut sans nul doute parlé, mais qui ainsi massacré à l’écrit devient proprement insupportable. Je veux bien, par exemple, que la première partie (ne) de la négation (pas) s’utilise de moins en moins dans le langage parlé, mais que cela soit retranscrit systématiquement, alors cela devient fatigant, lassant ; et il en est de même pour toutes les libertés que l’auteur prend constamment avec les règles élémentaires de l’écriture ; il ne s’agit pas de faire du purisme, de l’académisme, et surtout de nier l’évolution de la langue (car le Français ne saurait échapper au phénomène qui marque toutes les langues, et que l’on constate comme une constante dans l’histoire des civilisations), non, mais ces règles ont de trop nombreux avantages pour qu’on les sacrifie à un quelconque caprice d’adolescent révolté ! Il n’est que de voir les manuscrits complètement raturés de nombre d’écrivains majeurs pour constater à quel point la forme, travaillée et retravaillée sans cesse, est une des composantes indispensables de la création.
Du reste, il en est bien conscient notre auteur qui s’en adresse aussi les reproches, dans un esprit non d’auto-flagellation mais bien au contraire d’autosatisfaction. Conscient aussi par ce chapitre intercalé au milieu relatant un repas entre lui et une responsable de collections d’une maison d’édition. On en sait parfaitement toutes les raisons cachées ou suggérées : critique de l’académisme, du mondain ! Il n’empêche que pour les formuler, il a recours à une écriture en totale opposition avec ce qui précède et ce qui va suivre, lorsqu’il reprendra son dialogue et son histoire. Contraste frappant, mais qui ne convainc pas pour autant, bien au contraire, tant ce style, pourtant tout ce qu’il y a de plus littéraire, fait artificiel … élève appliqué qui désire en mettre pleine la vue à son professeur !
Heureusement qu’il y a cette histoire qui même délivrée par tout petits bouts suffit à faire mieux passer l’indigence d’un tel style.
On ne peut s’empêcher de penser à ce qu’avec une telle histoire un autre roman eût pu donner ! Dommage, et quel gâchis !