Comme la science littéraire est une étrange affaire ! Si vous consultez l’édition du théâtre complet de Shakespeare parue chez La Pléiade, vous ne trouverez aucune trace de "Troïlus et Cressida" pièce du dramaturge anglais. Pourtant, s’il y a une édition réputée, c’est bien La Pléiade !
Alors quand j’ai vu que la Comédie Française présentait cette pièce, mon sang n’a fait qu’un tour, et j’ai donc tout fait pour pouvoir assister à une de ces représentations comme à un premier rendez-vous amoureux. Faisant ainsi d’une pierre deux coups, puisque j’ai eu ainsi l’occasion (il était temps !) de découvrir ce temple de l’art dramatique qu’est la Comédie Française.
Si j’en crois la notice de présentation rédigée pour la circonstance, Shakespeare a bien écrit, tout de suite après Hamlet, en 1602, Troïlus et Cressida. Cette pièce n’en a pas connu le même succès, mais elle a été néanmoins quelque rare fois jouée du vivant même de l’auteur.
Même si je suis un grand amoureux du théâtre de Shakespeare, je m’en voudrais de prétendre que j’en suis un « spécialiste » ; mais ma connaissance de cet auteur est suffisante pour me permettre d’affirmer que le style, l’ambiance, l’allure même de la pièce, tout porte sa signature.
Pour moi c’est bien du Shakespeare, et du grand, du très grand même.
D’abord par sa réflexion sur le comportement humain et en particulier sur celui des hommes de guerre ; ne craignons pas d’affirmer que dans cette pièce Shakespeare se fait le porte parole des pacifistes, ou tout au moins de ceux pour qui la guerre est une chose beaucoup trop sérieuse pour n’être confiée qu’à des militaires. Les affaires d’honneur, les rivalités pour une femme, comme pour un bout de territoire ne méritent pas que les hommes s’entretuent. Significatifs les comportements d’un Ajax, véritable pantin qui croit sa valeur militaire investie de la plus haute mission : tuer Hector ! Significatifs aussi les atermoiements d’un Achille qui, somme toute, préfère les plaisirs de la chair aux honneurs d’une victoire jusqu’au moment où … Significatif encore ce refus d’Hector de combattre Ajax au prétexte qu’ils sont quelque part cousins, un peu à la mode de Bretagne et donc qu’entre cousins on ne peut se combattre sinon on tue une part de soi !
Etonnante enfin cette soirée que les frères ennemis, Troyens et Grecs, vont passer ensemble à festoyer avant d’aller se combattre le lendemain !!!
Mais cette critique « anti guerre » s’avère encore bien plus pertinente lorsqu’elle oppose Eros à Thanatos : les femmes ne veulent pas que leurs hommes aillent se faire tuer pour une autre femme, elles ne veulent pas comme affirme Homère que leur « couches soient veuves elles-aussi ».
Comme elle est contemporaine cette pièce !
Elle l’est d’abord parce que, reprenant l’histoire grecque, elle montre les limites de tout conflit qui perdurent et s’enlisent : toutes les grandes puissances au 20e siècle se sont confrontées à ce problème ; osons le paradoxe qui est sous-jacent au texte de Shakespeare : une fois passé son moment d’exaltation (ici la volonté des grecs d’aller récupérer la belle Hélène !), la guerre s’oppose à la nature humaine en tant que force irrémédiablement destructrice.
Mais elle l’est encore par cette autre réflexion qu’elle nous offre ; et c’est la splendide tirade d’Ulysse sur la notion même du pouvoir ! S’il ne tient qu’à une fausse hiérarchie, celle de façade qui n’obéit qu’aux règles et non à l’esprit, alors, oui, il ne sert à rien ; respecter la hiérarchie de façon à permettre l’exercice du pouvoir ce n’est pas se subordonner à un rang, un grade ou une quelconque position sociale, mais c’est bien de reconnaître en son supérieur la capacité intellectuelle à se saisir d’une situation et à donner les ordres adéquats. C’est le ciment indispensable.
Il tente bien ainsi de titiller un peu les autres chefs, de Nestor à Agamemnon pour résoudre au plus vite ce conflit dont on comprend qu’il en a, lui-aussi, plus qu’assez … alors tous les expédients sont bons …
Enfin j’aime beaucoup cette pièce par cette façon toute moderne qu’a Shakespeare d’aborder les relations entre hommes et femmes ; la séduction, certes, la fatalité de l’amour, mais aussi et surtout qu’est-ce que la fidélité ? Le propre de l’amour n’étant pas aussi de reconnaître que l’être aimé peut avoir d’autres envies, d’autres désirs mêmes que ceux inspirés par l’amour d’un seul être ? Oh terrible Cressida !
Quelle pièce, oui, et donnée de façon magistrale dans une mise en scène sobre mais oh combien suggestive avec des trouvailles qui ne mettent que mieux en lumière la valeur du texte.
Il y a bien longtemps que le théâtre ne m’avait provoqué de telles sensations, et que je n’ai ressenti une telle osmose entre un texte et sa réalisation sur scène. Nombre de metteurs en scène, y compris d’opéra, feraient bien de s’en inspirer !