Dany Laferrière : Chronique de la dérive douce
Un jeune Haïtien s’exile à Montréal ; avant de trouver un petit boulot, il se laisse aller à un doux far niente, qu’il partage entre l’observation du monde, la fréquentation de quelques jeunes (pas toutes !) femmes et sa passion pour la lecture. Il quittera définitivement son boulot pour s’installer dans une chambre d’ermite et se mettre à écrire …
Il y a quelques années (en 2010) Dany Laferrière s’était déjà fait remarquer en obtenant le Prix Médicis avec son roman « L’énigme du retour » ; il m’avait marqué par la forme de son écriture : poésie libre alternant avec quelques passages en prose plus conventionnelle.
A deux ans de distance, notre auteur reconduit le même procédé ; et comme pour le précédent roman, nous sommes surpris voire décontenancés par ce style ; il en résulte une légèreté de ton, presque de la badinerie !, et en même temps les réflexions profondes n’en prennent que plus de relief. Car il en a des sujets de réflexions notre exilé Haïtien !
A commencer par la vie quotidienne, le rôle de l’argent dans la société, et les tracas que son manque peut occasionner, ne serait-ce qu’au niveau du logement ou encore … comment faire pour offrir le restaurant à la jeune fille que vous nez de séduire ???
Vie quotidienne qu’il observe minutieusement de sa chambre ou lors de ses multiples promenades ; ses fréquentations de bistrot ou de buanderie ou encore l’attitude des gens qu’il croise, tout est occasion pour lui de réflexions sur cette société qui l’entoure ; et souvent aussi sujet à émerveillement tant la différence d’avec son île natale. Et pourtant sa condition d’exilé n’est pas des plus confortables et il souffre aussi du racisme « ordinaire » ; l’attitude de la police qui vérifie son identité, par exemple.
Intéressant son rapport au travail, considéré du seul point de vue alimentaire : notre exilé sera tout sauf un stakhanoviste ! il lui faut travailler, sinon, il ne peut subvenir à ses besoins élémentaires, mais il refuse de se tuer à la tâche ; il a aussi la chance de tomber sur des contremaîtres compréhensifs qui ne l’empêchent même pas de dormir au lieu de travailler …
Mais c’est aussi un grand amoureux … qui va faire frémir tous nos moralistes bien pensants ! Avec quelle facilité ne passe-t-il pas d’une jeune fille à une autre … tout en aimant sincèrement Julie ! Vous allez penser que c’est un vulgaire jouisseur cynique ; mais pas du tout, il sait parfaitement faire la part des choses entre les exigences purement sexuelles, et celles beaucoup plus subtiles de l’amour. Ce distinguo qu’il établit, est d’autant plus frappant qu’il ne s’accompagne d’aucun raisonnement maladroit ou embarrassé : c’est comme cela, c’est la vie, pourquoi faire tant de chichis et ne pas s’en contenter. Le voyeurisme (la fille d’en face qui lui fait un striptease) n’est plus du tout malsain, mais seulement une attitude qui permet de cueillir quelques courts instants les plaisirs de la vie …
Enfin, il est sympathique cet exilé ; il peut paraître quelque peu perdu, mais il ne peut être aussi que sympathique : regardez le rapport qu’il a à la lecture : il préfère ne pas manger ni boire plutôt que de se passer d’un livre. Et excusez les références , rien que de très grands noms : Kafka, Césaire, Cortazar, Miller ou encore le sulfureux Bukowski. Car ce sont là avec beaucoup d’autres Gombrovice, Ducharme, Yourcenar etc …, tous ces « copains » qu’il retrouve à la bibliothèque du coin.
Eh oui, on lit avec plaisir ce roman dont les vérités qu’il assène, sont vraiment séduisantes, même si elles ne correspondent pas à notre univers ou à notre héritage culturel. Que diable, un peu de curiosité bienveillante, n’est-ce pas la première base de la tolérance ? Il en bien fait preuve l’exilé Haïtien en venant à Montréal, et on ne pourrait pas la lui rendre ? Comme on serait mesquin alors !
PS Edition Grasset, 2012, 221p., 16€