Hemmi Yô : De l’eau tiède sous un pont rouge.
Recueil de trois récits surprenants par leur fantaisie et leur univers. Le second, à la fois noir et résigné, mériterait à lui tout seul une analyse, mais je préfère m’attarder sur le premier et le dernier.
Ils se ressemblent étrangement : des individus, ou une famille, dont l’originalité va se trouver anéantie par l’intervention d’un tiers. Dans le premier récit, c’est un homme qui le témoin d’un vol que commet une jeune femme dans un supermarché, et étrangement pendant qu’elle se livre à cet acte immoral, elle perd une quantité impressionnante d’eau. Par un concours de circonstance il va se retrouver son amant, et en faisant l’amour il va la guérir et de sa cleptomanie et de cette surprenante maladie qui la frappe.
Dans le troisième récit, c’est une famille bordélique à l’excès qui, grâce à l’arrivée d’un homme curieux, va remettre progressivement de l’ordre dans la maison, allant jusqu’à retaper tout l’extérieur.
Dans ces deux récits, un élément extérieur va prendre de plus en plus d’importance au point d’influer sur la suite logique ; dans le premier c’est la présence de la grand’mère un peu simplette mais qui écrit des « prophéties » et qui les donne à sa petite fille, l’héroïne ; si cette grand’mère n’est pas la cause directe de la guérison de la femme, elle lui dicte néanmoins son comportement. Dans le dernier récit, apparition nocturne d’une bande de motards qui se livrent à quelques agressions sur les biens de la famille, mais cesseront leurs agissements après un acte de violence extrême puis que l’un des motards sera décapité … avec ce doute sur l’auteur de cet assassinat … ce qui aura assurément une incidence sur le départ du mystérieux individu !
Malgré deux fins différentes dans les faits, sur le fond, les récits s’achèvent sur le même désir : revenir à la situation originelle ; dans le premier l’homme qui aura guéri la femme n’acceptera pas cette guérison et tentera vainement de revenir au point de départ, jusqu’au moment où il sera obligé d’abandonner cette femme ; dans le dernier récit, le mystérieux individu sera contraint de quitter cette famille une fois achevée son œuvre … et ladite famille retournera à son vice premier ! Dans les deux cas, la conclusion c’est bien cette soif du paradis perdu !
Mais leur point commun, c’est cette espèce de philosophie qui se dégage : à quoi bon lutter contre des tendances naturelles, à quoi bon vouloir s’améliorer socialement en revenant dans la norme, puisque de toutes les façons et quoi qu’il arrive, la nature reste la plus forte. Déprimante cette constatation ? Même pas, car, à moins que la traduction ne soit une complète trahison, le style est léger, presque badin, et en tout cas avec un remarquable détachement, par rapport à la gravité des situations. Ce qui lui permet de plus d’asséner quelques autres vérités, comme celles sur le mensonge et la vérité : quand, par réflexe social, on tend vers la vérité, ce n’est que mensonge, puis que dans ce que l’on croit être un mensonge il y a au contraire toute la vérité. Paradoxe, sophisme, oxymore, appelez cela comme vous le voulez, en tout cas, mine de rien, cet auteur japonais nous entraîne dans des réflexions qui dépassent et de beaucoup le simple cadre de ses récits.
Mais parce que ces vérités sont énoncées avec un certain humour, si proche de la frivolité, on prend un très grand plaisir à lire ces trois récits… et pourquoi s’en priver lorsqu’on peut ainsi allier l’utile à l’agréable ?
PS Editions Yago, 2011, 242 p., 19€