Bassala, Iman : Hôtel Miranda
Voilà un roman bien construit, dans une langue naturellement aisée et qui est si proche de nous !
Après la disparition de son ami, Selma, jeune étudiante tunisienne et opposante à Ben Ali quitte clandestinement Tunis. Elle se retrouve vivante en Sicile, et est accueillie par une femme âgée qui vit toute seule. Obligée de s’enfuir, elle part avec deux marginaux, traverse avec eux l’Italie ; et échoue à Paris, où elle veut rencontrer un avocat chargé des Droits de l’Homme. Elle est hébergée à l’hôtel Miranda, où sont aussi logés de nombreux étrangers, Warda, la libanaise, mais aussi Osmani, turc et chauffeur de taxi ; et au milieu de tout ce monde, une Française, Louise, une photographe de mode, qui, se remettant en cause, a abandonné mari et enfants. Grâce à Louise, Selma va pouvoir survivre, puisqu’elle va s’occuper de ses enfants.
La suite ? on la devine : Ben Ali chassé, Selma va tenter de rejoindre sa Tunisie natale … mais … mais…
C’est un premier roman, et donc avec quelques défauts, dus sans nul doute à la fougue de la jeunesse de son auteur, et aussi à son implication évidente dans l’histoire racontée.
Si saucissonner un récit en fonction des personnages et du vécu de chacun d’eux est garantie d’une bonne ossature, point trop n’en faut pourtant ; par moments, on pourrait se passer de ce procédé qui risque de devenir systématique ; l’on quitte trop vite un personnage pour rentrer très provisoirement dans l’histoire d’un autre, sans que cela ne se justifie au niveau narratoire ; il y a là une rupture de rythme préjudiciable à l’intérêt que le lecteur manifeste pourtant de bout en bout.
Mais à côté il y a tant et tant de qualités.
Celle du cœur ; oh, c’est facile à écrire, cela ne mange pas de pain, et on peut tout y mettre sous ce vocable ! Et pourtant …
Comme elles sont attachantes ces femmes, elles sont cinq qui se battent avec leurs petits moyens contre le sort :
Zineb, la mère de Selma, restée en Tunisie ; veuve, dépouillée des biens de son mari, avec encore un fils, tout jeune ; elle se débat sur deux fronts, lutter contre les autorités qui lui font croire que sa fille est morte, et aussi tenter de s’opposer à l’embrigadement dont son fils, comme tous les autres tunisiens, ont été soumis de la part du système Benalien.
Selma, la fille ; pleine de vie, fauchée dans ses aspirations de justice sociale, et de bonheur personnel ; émigrée, malgré elle, et qui malgré quelques sollicitations va rester fidèle à ses idéaux.
Warda, la libanaise réfugiée à l’Hôtel Miranda ; elle-aussi a souffert de la haine ; elle sait ce que cela veut dire quand deux communautés qui, pourtant sont amenés à vivre ensemble, se mettent à se haïr au point de s’entretuer ; son fils en a été la victime …
Et Louise donc ? Que vient-elle faire au milieu de toute cette souffrance ? Elle a tout pour être heureuse, une bonne aisance matérielle, une bonne situation et un mari qui en a une aussi, un appartement dans le XVIème, ce qui n’est pas rien ; deux charmants enfants intelligents et qui réussissent parfaitement leurs études ? Alors, pourquoi ce coup de blues ?
La dernière, « la nonna » (la grand-mère) ; son histoire, qu’elle écrit en mots simples, à Selma est bouleversante ; significative de la place qu’occupe la femme en Italie (et pas seulement !!!), soumise au destin comme aux hommes, elle reste dramatiquement seule … et quand une jeune fille comme Selma, porteuse d’une détresse aussi grande que la sienne lui tombe dessus, alors la prendre en charge, c’est comme une revanche sur la vie qui ne l’a pas gâtée.
S’il n’y avait que ces portraits,(et y compris ceux des hommes qui mériteraient d’être aussi détaillés, avec une mention toute particulière pour Osmani !) ce ne serait déjà pas si mal ; mais il y a tout le reste ; cette prise directe avec l’actualité politique, les évènements de Tunisie, mais aussi les politiques d’immigration, et son aspect purement économique par l’Italie Berlusconienne, les réflexes anti-étrangers qui se développent à l’intérieur des sociétés : et pas seulement entre européens et les autres, mais à l’intérieur de ces autres, les Turcs ne voulant absolument pas être comparés aux fainéants d’Africains.
Ce n’est pas forcément original, de même que la crise du couple moderne, mais c’est vu avec lucidité, comme une photographie à un moment donné.
Surmontées (et avec facilité !) les quelques faiblesses de ce roman, on prend un réel plaisir à le lire ; et on espère qu’une seule chose c’est que Iman Bassala nous sorte rapidement un autre roman de la même trempe.
PS Editions Calmann-Lévy, 2012, 246p., 17,60€