Jane Dieulafoy : L’Orient sous le voile.
Si vous avez aimé « Une amazone en Orient » vous adorerez alors le second volume des aventures de Jane Dieulafoy au Moyen-Orient où elle narre par le détail tout son périple dans l’ancienne Perse.
Vous serez étonné par sa faculté à percevoir les autres, à les analyser et à découvrir leur personnalité : que ce soient les plus modestes, comme les caravaniers qui les accompagnent et les guident (à condition qu’ils ne cèdent pas à la panique dès qu’ils se sentent plus ou moins perdus !) ou que ce soient les chefs de village ou des religieux (bien souvent ils se confondent !), aucun n’échappe à son œil critique.
Ce qui est frappant aussi c’est sa faculté à analyser les sociétés qu’elle fréquente : et surtout comment les relations de pouvoir s’exercent selon des hiérarchies propres ; en exemple type, comment un chef d’un petit village qui se comporte en véritable potentat, peut abandonner toute sa morgue dès lors qu’un chef plus puissant se présente. A cela s’ajoute une réflexion très intéressante sur la nature même de ces relations : d’où la dénonciation fort pertinente de « l’administration » (en l’occurrence turque, puisque la Perse faisait partie de l’empire ottoman), et du malheur à vouloir copier tel quel le système administratif occidental, ce qui bloque toute l’évolution naturelle qu’on peut espérer de ces sociétés.
Si on se régale devant tant de pertinence, a fortiori alors dès qu’elle applique cette même méthode d’analyse à la religion. On reste ébahi devant tant de connaissances de sa part de la religion musulmane ; si vous n’avez toujours pas compris la différence entre Chiites et Sunnites, ou si vous êtes toujours aussi perplexe devant l’influence omnipotente de la religion musulmane sur les êtres, dépêchez-vous alors de lire ce récit de voyage, vous en apprendrez bien plus qu’avec tous les traités historico-théologiques. Toutes les expériences qu’elle et son mari vont subir, seront l’occasion aussi de dénoncer cette intolérance qui marque (déjà ?) un certain islam : l’impossibilité qu’ils ont de pénétrer dans certains mosquées malgré tous les appuis des autorités, et même une situation dramatique qui a failli tourner au lynchage ! Et ce qui est le plus frappant dans ces moment qu’ils vivent c’est de constater à quel point la ferveur religieuse anesthésie complètement toute raison, au point même que pour certains, le fait même de voir un infidèle est tout ce qu’il y a de plus insensé.
Quelle leçon aussi, et aussi quelle amère constatation que de voir que de nos jours, il puisse y avoir encore de telles attitudes.
Une des grandes forces e Jane Dieulafoy c’est qu’elle manie la langue avec un humour irrésistible ; la façon qu’elle a, par exemple, d’interpeller le prophète ou même Allah peut la rendre aux yeux des fidèles comme la pire des infidèles, destinée à recevoir toute la rigueur d’une charia impitoyable ; mais pour nous, au mieux sceptiques et au pire mécréants, c’est d’un drôle, d’une finesse, hors de prix, à preuve par exemple, après avoir vu les dégâts de l’alcool chez certains, les remerciements qu’elle adresse à Mahomet pour en avoir interdit l’usage.
C’est aussi du reste l’une des marques de fabrique de ce journal de voyages : l’humour. Je n’irai pas jusqu’à dire qu’on le rencontre à longueur de pages, non et on s’en lasserait, je crois ; mais, il arrive toujours au bon moment, souvent comme conclusion et en tout cas comme commentaire à une situation donnée. Lorsque, par exemple, au bout de six mois de sécheresse absolue, une pluie torrentielle les surprend, n’écrit-elle pas :
« le ciel est un honnête payeur : il nous a rendu le capital et ne nous a pas marchandé les intérêts. »
Il faut dire aussi qu’elle est à bonne école ; et qu’elle n’hésite pas à retranscrire quelques-unes des histoires drôles qu’un narrateur raconte devant un nombreux auditoire (p.107 et sq.)… et n’en déplaise à certains, c’est quand même d’une autre tenue que ces histoires belges dont on nous rebat les oreilles.
On croit que tout est dit, qu’elle a vraiment épuisé tout son sujet et tout son art de narratrice, lorsqu’on arrive aux deux derniers paragraphes ; en quelques lignes, elle nous fait toucher du doigt l’ampleur de ces souffrances dont elle a rendu compte ; elle nous montre à quel point d’inhumanité entraîne le désir de connaître d’autres réalités humaines. L’humour, l’entrain débordant de vie cèdent alors la place à une espèce de stoïcisme qui prend toute sa force dans le tout dernier mot qu’elle adresse au lecteur « Vale ».
Editions Phébus, 2011, 356p., 11€