1963 ! Je m’en souviens encore ! C’était le 150ème anniversaire de la naissance de Richard Wagner, et France-Musique de l’époque nous régala tout le long de l’année d’émissions fort savantes et de diffusions d’opéras du compositeur. A l’époque, j’étais un fervent admirateur de Wagner, et je pensais bien, avec la fougue de ma jeunesse, le rester jusqu’à ma mort. Mais rapidement mon évolution musicale m’a détaché de ce génie, et il ne reste guère de pages de son œuvre qui emportent encore mon adhésion.
Ce bicentenaire qui s’annonce, et si c’était l’occasion de refaire le point sur Richard Wagner et de me replonger non seulement dans son œuvre mais aussi dans sa vie ? et en prolongement de cette réflexion, cette idée pourquoi ne pas en faire profiter les lecteurs d’eontos ? et audace suprême pourquoi ne pas alterner avec une autre commémoration, celle de la naissance de l’autre génie de l’opéra, Giuseppe Verdi.
Mais comme Wagner est né le 23 mai et Verdi le 12 octobre, alors autant commencer par l’aîné !
Wagner note très justement
« Séparer l’artiste de l’homme est aussi vide de sens que couper l’âme du corps ; jamais un artiste n’a pu être aimé ni son art aimé, sans qu’à tout le moins inconsciemment l’homme ait été également aimé et sa vie comprise » (1)
C’est donc un impératif absolu de toute critique que de se pencher sur la vie de l’artiste (en évitant le double écueil romantique et psychanalytique) et d’essayer d’en tirer les éléments les plus significatifs et y compris dès sa plus tendre enfance.
Et en ce qui concerne Wagner nous avons une chance unique, ce sont tous ces souvenirs qu’il a dictés à sa seconde femme sous le titre de « Ma vie » ; chance unique, car sous les aspects d’une prose parfois excessive et très romantique, il y a un souci de vérité frappant, un peu comme si Wagner racontait la vie d’un autre. Il sait, si j’ose dire, se scalpéliser, même si cela doit induire des jugements négatifs sur son propre personnage.
Il naît donc le 23 mai à Leipzig (certaines monographies en contradiction avec « Ma vie », porteront la date du 13 mai … ce qui a autorisé certains ésotériques de glisser cette remarque que Wagner serait poursuivi toute sa vie par le chiffre 13 : année 1813, 13 opéras, 13 relations féminines … ce qui est vite dit, trop et dont il sera facile de démontrer la fausseté !). Son père est secrétaire à la direction de la police ; mais il meurt en Novembre. Sa mère qui se plaignait des infidélités (supposée ou réelles de son mari), ne repousse pas les avances d’un ami du défunt, Geyer, qui outre le fait d’être acteur, est aussi poète et peintre, portraitiste qui a une certaine réputation dans la bourgeoisie. Ce nouveau mariage permet la survie de la nombreuse famille, outre Richard il y a six autres enfants à nourrir. Notons tout de suite que trois des sœurs et un frère de Richard feront tous de la musique leur métier comme chanteurs de théâtre professionnels.
Elément déterminant déjà, le théâtre, l’opéra : du reste Wagner ne note-t-il pas à propos de sa prime enfance :
« Tout ce qui avait rapport à une représentation théâtrale possédait pour moi un attrait mystérieux et enivrant » (2)
Et ne rapporte-il pas non plus cette anecdote que très jeune, il a joué le rôle d’un ange dans une pastorale écrite par Carl Maria Von Weber : « le vignoble des bords de l’Elbe ».
Il ne sera pas surprenant non plus, cet amour qu’il va porter très jeune à l’auteur du Freischütz. Avec cette autre anecdote particulièrement significative : il n’apprendra les rudiments du piano, et de façon autodidacte que pour pouvoir interpréter l’ouverture de cet opéra.
Mais c’est la poésie qui semble l’attirer, celle qui peut lui permettre aussi de nourrir les illusions du théâtre ; dès 6 ans, chez le pasteur Wetzel, orès de Dresde, il se nourrit de Grèce antique, la porte s’ouvre alors sur la poésie ; grâce à son oncle qui prend la suite du pasteur, il va même rencontrer Schiller ; cet oncle adolphe
« Ce qui me charmait surtout en mon oncle, c’était le mépris, plein d’humour quoique tranchant, qu’il professait pour le pédantisme moderne dans l’Etat, l’Eglise et l’école » (3)
qui s’occupera très régulièrement de ses études ; et qui est aussi l’instigateur de cet amour que le jeune Richard va porter à Shakespeare, Goethe et Dante … au grand dam des cours d’autres disciplines qu’il sèche sans le moindre remords à la « Nicolaï Schule » de Leipzig
Incidemment il se fait cette remarque, le jeune Richard :
« Je ne sais si j’avais une bonne tête pour les études ; je crois que je comprenais et retenais facilement ce qui me plaisait, tandis que j’essayais à peine de m’appliquer à ce qui se trouvait en dehors de mon cercle d’étude » (4)
C’est de cette époque, nous sommes déjà en 1827, que Richard va écrire son premier grand drame (mais il en perdra le manuscrit !) : « Leubald et Adélaïde » drame aux accents shakespeariens et en particulier hamlétiens. Evidemment, ce drame en provoque un autre dans la famille Wagner : est-il possible de laisser un jeune collégien sacrifier son avenir pour de telles niaiseries ? Mais Wagner n’en démordra pas, poète il le montre, il doit pour convaincre montrer qu’il est aussi musicien, compositeur. Le voilà donc s’isolant trois mois durant à Dresde dans une petite mansarde qu’une brave bourgeoise lui loue pour quelques écus (elle lui apporte aussi force cafés !) ; et Wagner pour apprendre à composer se plonge dans l’étude du traité de Logier « La méthode de basse chiffrée ». Cela ne pouvait pas fonctionner, c’était même tellement évident qu’il était bien le seul à ne pas s’en apercevoir. En tout cas, cela a permis à un certain Frédéric Wieck (pas trop inconnu, puis qu’il devait devenir le beau-père d’un autre très célèbre compositeur, Robert Schumann) de gagner quelques sous supplémentaires ; cet homme, musicien de surcroît, tenait un cabinet de musique dans lequel il louait et vendait toutes sortes de partitions dont ce fameux traité … et au bout de trois mois de location en pure perte, force fut à Wagner de constater qu’il ne savait toujours pas composer…. Avec cette terrible et prophétique prémonition :
« Les embarras pécuniaires qui, de tout temps, troublèrent ma vie, datent de ce moment. » (5)
1829 arrive à grand pas, et font irruption dans la vie de Richard quatre personnages :
- Un illuminé, Flachs, qui connaît tous les musiciens, mais qui est tellement naïf qu’il se fait constamment rouler dans la farine ; Richard Wagner va mettre beaucoup de temps avant de s’en rendre compte,
- Un compositeur Müller qui va quand même réussir à lui apprendre quelques rudiments,
- Mais surtout : Beethoven, par l’intermédiaire de deux œuvres majeures, le grand quatuor en mi bémol majeur, N° 12, et par-dessus tout la IXème symphonie.
- Et enfin une réelle musicienne en chair et en os : la chanteuse et actrice Wilhelmine Schroëder-Devriant qui interprètera le Fidelio de Beethoven lors d’une soirée :
« En portant mes regards en arrière, je ne trouve dans toute ma vie guère d’évènement qui ait eu sur moi une influence aussi forte que cette représentation » (6)
Nous sommes à la veille de 1830, des évènements politiques se préparent en Europe ; Richard Wagner a 17 ans ; et déjà se profile avec certitude tout ce qui permettra à Richard Wagner de briller comme compositeur…
(à suivre)
1 : « Une communication à mes amis » Mercure de France, 1976
2-3-4-5-6 : « Ma Vie » Plon, 1911