Yasmine Char : Le Palais des autres jours.
Fadi et Lila, deux jumeaux à Beyrouth : leur mère a quitté il y a fort longtemps leur père qui ne l’a pas supporté et qui en est mort. Confiés à leur oncle, ils se sont promis que le jour de leur 18 ans, ils partiraient en France, à Nancy, retrouver leur mère … mais cette rencontre ne se passe pas comme prévu, et ils s’enfuient à Paris. Fadi va faire son service militaire, tandis que Lila va entreprendre des études, et se faire embaucher par une libanaise exilée à Paris, Nour.
Lila, dans l’hôtel où elle loge, va faire la connaissance d’un jeune homme, Yvan, et le jour où elle va franchir le grand pas et se donner à cet amoureux, elle apprend qu’il est juif, et elle, la musulmane, ne peut le supporter.
Mais entretemps son frère s’est entiché d’un drôle de jeune homme, et l’amour des jumeaux vole en éclats.
Cruelle fin où elle découvrira la réalité de ce jeune homme qui a entraîné son frère dans l’inacceptable.
Attachant roman à plus d’un titre.
D’abord par cette relation exceptionnelle entre deux jumeaux ; soudés plus que jamais dans l’adversité, il y a plus que de l’amour entre eux, et l’on est très proche d’une relation incestueuse, mais sans la connotation sordide.
Ensuite par la quête identitaire de Lila, bien plus forte que chez Fadi, ce qui est normal puis que c’est elle la narratrice. Elle est traversée à la fois par l’intolérance de ses racines et en même temps par ce besoin de communiquer, de s’ouvrir aux autres ; les pages avec Yvan et Nour sont significatives de ce combat intime qu’elle se livre au quotidien.
Attachante aussi toute sa réflexion sur la religion ; musulmane, elle s’interroge aussi sur les Chrétiens, et même si elle rejette avec violence les Juifs, il n’en reste pas moins qu’elle ne peut supporter toutes les violences que les sectarismes de part et d’autre provoquent. Peu communes en ce sens les pages qu’elle écrit sur les attentats qui viennent frapper Paris, et dans lesquelles elle décrit une population à la fois terrorisée et résignée ; il y a une volonté très nette d’exorciser le fanatisme et de promouvoir ces citoyens libres qui par leur attitude sauraient déjouer tous les pièges des terroristes.
J’aime encore cet œil neuf qu’elle porte sur notre civilisation occidentale ; cette confrontation qu’elle constate entre sa culture à elle, celle qu’elle s’est promis de garder et ce monde parisien d’une liberté si peu conforme à l’image qu’elle se fait de l’être humain : éclairant à cet égard les propos qu’elle tient sur ces amoureux qui s’embrassent et se caressent sans retenue …
Intéressantes encore ces pages consacrées aux différents cadres de vie : de Beyrouth nous ne connaîtrons que les souvenirs qu’elle veut bien évoquer ; mais ce sera suffisant pour deviner toute l’atmosphère qui a dû régner dans cette capitale frappée par la guerre civile dont auront tant souffert les habitants. Etrange, car avec Paris, c’est une toute autre relation qui se tisse entre cette capitale et les jumeaux et surtout avec Lila : se plonger dans l’atmosphère parisienne comme si c’était une amie très chère ; la ville, par une mutation originale devenant l’égale d’une personne vivante.
On ne pourra pas ne pas relever quelques éléments de construction originaux : à quelques reprises, en italiques, l’intervention d’un narrateur étranger, qui décrit Lila et ce qu’elle fait … ce qui tranche sur le reste du récit qui est toujours à la première personne, Lila se racontant. Si lecteurs consciencieux nous nous interrogeons, nous remarquons alors que ces trois passages ne sont que dans le prolongement de toutes les quêtes désespérées de Lila ; façon de nous faire comprendre aussi que même si les interrogations de Lila sont fondamentales pour elle, elles le sont aussi pour tout être humain.
J’ai sans doute regretté l’apparition trop tardive de Nour dans le roman, ce qui laisse l’impression un peu désagréable de commencer un nouveau récit, alors que le premier n’est pas achevé … impression qui s’évanouit très rapidement dès qu’on se rend compte du lien qui va exister entre Nour et Lila.
Bon deuxième roman qui augure bien de son auteure !
PS Edition Gallimard, NRF, 2012, 209 p., 17,50€