Amélie Nothomb : Acide Sulfurique
Depuis 2007 je n’avais pas lu de roman d’Amélie Nothomb, et le hasard, toujours lui, a conduit mes pas dans les allées d’une de mes médiathèques préférées, à la lettre N, et donc sur cette auteure quelque peu sulfureuse, ou en tout cas dont la réputation a très souvent dérangé.
Je dois compter parmi ses premiers lecteurs, et j’ai même eu le très grand plaisir de la faire venir dans mon établissement scolaire ; et à la façon dont elle a parlé avec mes élèves, et à la façon surtout dont elle a été perçue (certains élèves ayant même commencé une correspondance avec elle !), j’avoue m’être alors posé des tas de question sur la littérature et ce qu’elle pouvait être précisément ; pour un homme formé, comme moi, à l’école de la littérature « classique », de Malherbe à Victor Hugo – sans la moindre incursion dans la littérature moderne et contemporaine, découvrir des jeunes auteurs comme Amélie Nothomb était bien plus qu’un changement, un réel bouleversement de même nature que lorsque, quelques 20 ou 30 ans plutôt, j’avais lu mes premiers Camus ou Sartre.
Sulfureux, il l’est ce roman d’Amélie Nothomb (du reste le titre ne l’indique-t-il pas ?) ; il faut bien dire que l’histoire, pour peu banale qu’elle soit, a vraiment de quoi surprendre ! Imaginez un jeu télévisé qui consiste à filmer des gens qu’on a « raflés », qu’on a parqués dans des camps et à qui on fait revivre bien malgré eux l’expérience des camps de concentration, avec toutes les horreurs et dégradations physiques que cela comporte ; imaginez aussi que chaque jour deux des prisonniers soient condamnés à mort par des kapos aussi bêtes que cruels. Cet univers que l’on découvre parfois dans des BD ou dans des films d’horreur, prend alors, écrit par une talentueuse romancière comme Amélie Nothomb, une dimension toute nauséabonde.
Et l’on est prêt de rejeter ce roman, mais voilà tout à coup Amélie Nothomb transformée en « moraliste » ; je n’aime pas du tout ce mot (et sans doute elle non plus), mais je n’arrive pas à en trouver d’autres. Un personnage, une très belle et très sympathique jeune femme, Pannonique, ose se rebeller contre ces règles, va en imposer d’autres et même soudoyer une kapo, Zdena ; et le miracle s’accomplit.
Vous avez deviné ; c’est l’armée qui interviendra grâce à Zdena.
Ouf, avons-nous presqu’envie de crier.
Si c’est pour s’interroger sur l’inutilité, voire la non-existence de Dieu,
Si c’est pour vanter quelques vertus civiques, comme le vouvoiement, ou le respect des êtres,
Si c’est pour dénoncer la lâcheté des veaux que savent être les humains lorsqu’ils sont en groupe,
Si c’est pour fustiger la veulerie de tous ceux qui par appât du gain réalisent sur le dos de la faiblesse des humains des émissions télévisées complètement nulles,
Si c’est pour dénoncer l’hypocrisie des politiques qui les autorisent, croyant ainsi satisfaire leurs appétits de pouvoir,
Et on pourrait rajouter des tas de si, recoupant les questions soulevées par Amélie Nothomb dans ce roman,
Etait-il donc vraiment nécessaire pour répondre à tous ces si de se servir d’une situation aussi dégradante pour l’humain ? J’ai même presque peur que pour servir la meilleure cause possible – réussir à trouver les règles qui permettent la meilleure vie sociale – on soit obligé d’utiliser de telles situations : la réalité, celle que l’actualité, dans tous les domaines, nous offre tous les jours ne suffirait-elle donc pas à alimenter l’imaginaire de l’écrivain ?
PS Edition Albin Michel, 2005, 196p. 15,90€