Radhika Jha : L’odeur
Lila, d’origine indienne, vit au Kenya ; mais lorsque des émeutes surviennent et que son père en est la victime, sa mère, en même temps qu’elle s’exile en Angleterre, l’envoie chez un oncle en région parisienne.
Comme on peut s’en douter, cela se passe très mal dans cette nouvelle famille ; et elle redécouvre alors l’acuité de son odorat. Après avoir été domestique chez de grands bourgeois, elle va prendre son autonomie grâce en particulier à deux personnages dont un très riche entrepreneur, spécialisé dans la restauration.
Mais, comme elle n’arrive pas, quoi qu’elle fasse, à se défaire de ses origines et de sa culture, on devine la suite …
Grand roman que certains ont voulu comparer au « Parfum » de Süskind ; mais, au risque de froisser la susceptibilité de ces grands critiques, osons affirmer que la comparaison s’arrête au … titre ! Car dans le roman de Lila, le sens de l’odorat n’est absolument pas la quête ultime que recherche l’héroïne, mais seulement un moyen dont elle se sert parce qu’elle sait que, particulièrement bien développé en elle, il peut lui permettre de sortir de situations délicates.
Levons aussi cet autre sentiment quelque peu gênant qui envahit constamment le lecteur : on le devine, dès le début, et on en a aussi tout le temps la vérification, elle trouvera toujours le moyen de se tirer d’affaires, et que, quelles que soient les souffrances que certaines situations lui feront endurer, il y aura toujours une fin heureuse. L’auteur, par ce parti pris d’optimisme forcené, se prive aussi de cette possibilité émotive dont elle use pourtant avec bonheur à l’intérieur de chacune des situations traversées.
L’intérêt donc de ce roman ?
Il est particulièrement bien énoncé par la très courte dédicace :
« Aux âmes sans frontières »
Déjà étrangère dans son pays natale, elle le demeurera tout le long de sa vie en France : n’ayant connu de son identité culturelle que ce que ses parents, exilés et implantés au Kenya, ont bien voulu lui transmettre, elle vivra constamment avec la nostalgie de cette identité dont elle n’aura jamais connu ni le cadre territorial, ni encore moins celui historique. L’auteur pose bien ainsi le problème que rencontrent tous les déracinés, tous ceux qui, pour des raisons trop précises et très particulières, se retrouvent étrangers dans des pays d’accueil, et malgré toute la bonne volonté des « accueillants ».
Ce qui passionne dans ce roman (en dehors bien évidemment de nombre d’actions) c’est ce regard que l’auteur, grâce à son héroïne déracinée, peut jeter sur notre société occidentale et française en particulier ; et entre autre cette hypocrisie mondaine qui conditionne bien souvent notre vie sociale. Lila en est offusquée jusqu’à l’écoeurement parfois, mais comme elle est bien vue et analysée cette hypocrisie ! Le comportement, par exemple, de ce petit groupe qu’elle est amenée à fréquenter est croqué avec une férocité que ne renieraient pas nombre de moralistes : chacun n’hésite pas à taper sur le dos des absents, ou encore à pratiquer une dérision qui n’a rien à voir avec les sentiments que l’on peut porter à des connaissances et encore moins à des amis. De même la séquence du mariage et du jugement porté sur Madame Baleine (dont le mari a été l’amant de Lila) est d’une cruauté qui ne peut que révolter ceux qui n’ont pas notre culture.
L’auteur ne se contente pas de juger de nos relations sociales, il se permet aussi de critiquer l’un des principaux moteurs de notre vie sociale, notre rapport à l’argent, au travail et aux affaires qui le produisent. Et dans ce domaine, Lila, même si elle affirme par moments qu’elle n’a plus de racines, et qu’il lui faut même couper avec elles, ne se prive pas de nous envoyer en pleine figure certaines vérités sur notre soumission au Veau d’or.
On peut dire beaucoup de mal de tous ces étrangers qui viendraient même, selon certains frontistes, nous coloniser, mais il faut bien avouer que de tels jugements portés par un « étranger » font particulièrement du bien ; ils remettent en cause fondamentalement cette espèce de sentiment de supériorité que nous avons par rapport aux autres cultures, nous qui avons tellement tendance à nous croire les meilleurs parce que nous aurions la meilleure civilisation … quelle bonne blague !
Alors, un grand merci à cet(te) ami(e) qui m’a laissé ce roman, un jour que je l’hébergeais, et qui ne m’en a rien dit ! C’est un très grand plaisir qu’il (elle ?) m’a fait … comme je serais heureux que vous puissiez le partager avec moi !