Moncef Ghachem : Mugelières
Un titre qui est pour vous du chinois ? Vous le prenez ou non ? Bon, quand on lit la quatrième de couverture et que l’on se rend compte qu’il s’agit d’un auteur tunisien, vous avez le moyen de résister ? Pas moi ! Attendez, vous avez, vous, passé votre jeunesse en Tunisie ? Non, alors, faites comme si, et, hop, calez-vous dans votre fauteuil… comment, vous n’avez pas encore commencé ?
Mahdia, non, ne vous dérangez pas, je vous apporte la carte de la Tunisie ; et pour faire simple, je vous dirais au sud de Sousse et au nord de Sfax !
J’y suis quelque fois passé, en tout cas la dernière fois, ce fut sans doute celle qui m’a le plus marqué : son cimetière marin, il est beau, il est grandiose (dix fois au moins celui de Sidi Bou Saïd !) ; la mer, devant, comme une de ces impénétrables gardiennes, et face à elle ces tombes mystérieuses, d’autant plus que vous ne pouvez déchiffrer les caractères qui les ornent.
Bon Dieu, soyez mystiques, pour une fois dans votre vie, et sachez au moins une fois vous incliner devant ce qui fait la grandeur des petites gens, de ceux que la postérité officielle ne sait reconnaître, mais sans qui le monde ne serait rien. (alors si vous n’applaudissez pas à cette formulation, c’est à désespérer de votre sens de la logomachie !)
Alors j’ai entre les mains ce petit livre ; je ne m’interroge même pas, et pourtant je le devrais ! Comment une édition purement rennaise peut-elle se payer le luxe de traduire un récit si tunisien ? Si encore Rennes avait une quelconque tradition maritime, on pourrait le comprendre … mais que nenni ! Tenez, faites un test très simple, baladez-vous dans cette chère ville de Rennes et interrogez ses citoyens sur la grande marée et ce qu’elle évoque pour eux ! Si vous rencontrez une seule personne sur dix qui vous parle des plaisirs de la pêche à pieds …
Entre les mains, ces dizaines de pages d’un inconnu, celui dont je ne suis même pas certain que la postérité en retiendra les initiales.
Et là, je m’émerveille.
Simplicité, c’est tout bête, mais je crois entendre ces amis marins de Saint Jacut ; ah, bon dieu, (pardon, je me répète !) qu’est-ce qu’ils pouvaient en vouloir à ceux de Saint Cast (par la terre 8 ou 9 kilomètres, mais par la mer, deux mille à tout casser !), de sacrés rivaux, bien sûr, jamais ils ne se seraient donnés entre eux les coins, vous savez, ces bas fonds où niche la praire, ou encore ces lieux (à vous de remarquer les amers) où aller pour pêcher les plus beaux bars ..
Et comme je participe à cette lutte entre les marins de Mahdia (les plus fortunés) et ceux de Ksour Essaf (les prolétaires : oh Marx, quand viendras-tu faire un tour dans ce coin perdu de la Méditerranée ?)
Ils me plaisent ces marins, ceux des deux camps, qui se côtoient dans ce café : comme ils ressemblent à nos marins bretons, qui, dès cinq heures, le matin, allaient, juste avant de prendre la mer, se réconforter d’un verre de rhum, dans le seul bistrot ouvert, vous savez, celui qui, à une petite encablure du port, distillait l’ultime sentiment humain avant …
Oui, c’est de tout cela que me parle Moncef Ghachem !
De tout cela et de ce qui m’a si profondément marqué dans ma jeunesse : ces pêcheurs siciliens, (je me souviens d’eux et de tous ces moments douloureux que j’ai pu partager avec eux, ceux que la mort avait si cruellement frappés !) ; je vois leurs barques, en même temps que je lis les pages ; mais je vois aussi ces visages, frappés par la dureté des temps, et tellement semblables à ceux des autres marins tunisiens.
Alors je lis, frappé par cette autre évidence : cette apologie de l’écrivain tunisien qui ne raisonne plus en termes de nations ; sicilien, tunisien, originaire de Mahdia ou de Ksour Essaf, non ils sont tous solidaires, et sont capables de ces gestes de générosité qui échappent à tout entendement économique.
Oh, fermez vos clapiers à purin, intellectuels de si mauvais aloi, non ce n’est pas un roman à l’eau de rose, non ce n’est pas une ode au travail à la Zola, non ce n’est pas un discours social démocrate et encore moins un petit livre rouge à la gloire du grand timonier, non ce ne sont que quelques pages, mais elles valent bien mieux que tout discours : ce sont des tranches de vie, et si vous n’avez jamais vu pleurer une de ces veuves que la mer n’a pas épargné, alors ne lisez surtout pas ces pages, elles ne sont pas dignes de vous.
PS Que l’on me pardonne le ton un peu virulent de cette note, mais allez d’abord à Mahdia, et, dans son cimetière marin méditez un tout petit peu sur la condition humaines, alors je suis sur que vous me comprendrez !
PS2 Editions Apogée 2010, 108p., 15€
PS3 je voulais aussi vous parler de Marius Scalési, mais c’est promis, dès que j’aurai pu me procurer son recueil de poèmes, je vous parlerai de cet auteur dont Moncef Ghachem dit le plus grand bien
PS4 : mugelière ; filet et aussi méthode pour pêcher le mulet. A noter que notre auteur tunisien n’échappe absolument pas à la règle méditerranéenne où les poissons et leur mode de pêche sont tellement catalogués différemment selon les lieux géographiques qu’aucune langue, la plus généralisée fût-elle, n’est capable d’en rendre compte.