Antoine Laurain : Le chapeau de Mitterand
Voilà un roman à l’allure légère et qui se lit avec gourmandise.
Dans une brasserie, Mitterand oublie son chapeau ; Daniel Mercier le récupère (et cela lui porte chance !) il le perd, une jeune écrivain, Fanny Marquant le trouve ; mais elle s’en sépare sur un banc public, et c’est un parfumeur, Pierre Aslan, qui le trouve … pour le perdre au profit d’un banquier de chez Axa, Bernard Lavallière … Mercier fera tout pour récupérer ce chapeau qu’il rendra en définitive à Mitterand !
Apparence badine, parfois à la limite du futile, mais tellement plaisante : un chapeau qui sert de talisman à chacun de ses propriétaires momentanés ! C’est grâce à lui que Daniel Mercier va avoir une sacrée promotion, que Fanny Marquant va avoir le courage de rompre avec un trop fade et timoré amant et réussir un début de carrière littéraire ; c’est encore grâce à ce chapeau que Pierre Aslan en très forte dépression va retrouver son « nez » et créer un parfum unique ; quant au banquier de chez Axa, grâce à ce chapeau, va s’opérer en lui une invraisemblable révolution culturelle !
« Mitterandolâtre » ce roman ? ce serait vraiment le prendre par le tout petit bout de la lorgnette et lui refuser tout ce qui fait sa valeur.
La grâce de ces récits successifs, elle est inhérente au ton badin.
Mais sur le fond ?
Il y a derrière ce ton enjoué toute une série de réflexions « sociétales » (n’hésitons pas à utiliser certain jargon actuel !) non seulement pertinentes, mais qui ouvrent des perspectives particulièrement intéressantes.
Par exemple, sur la vie de couple : qu’est-ce qui pousse Fanny Marquant à quitter son amant sur un coup de tête (grâce au chapeau de Mitterand ! Celle-là il fallait l’oser !) ? Tout simplement, cette constatation : il est indigne de l’être cet amant qui n’a pas le courage d’aller jusqu’au bout de sa démarche et de refaire sa vie – et il ne s’agit pas de morale étriquée, mais seulement d’un désir légitime !-
Toute aussi interrogative cette scène où le comptable Daniel Mercier ose s’opposer à son chef ; il bouscule d’un seul coup cette sacro-sainte hiérarchie, instaurée par la division du travail ; émerge alors l’individu avec toute sa capacité intellectuelle et ce pour le plus grand bien … de l’entreprise, certes, mais l’auteur aurait très bien pu prendre le même exemple dans une société de type collectiviste (mais il faut dire que ce genre de critique sur les sociétés communistes) est passée de mode littéraire !
Quant aux deux scènes qu’on peut mettre en parallèle – celle du dîner dans le milieu de la grande bourgeoisie, et celle de la réception chez les bourgeois étiquetés de gauche – elles sont d’une truculence propre à ragaillardir tous ceux qui auraient tendance à déprimer ! Elles sont d’une vérité qui échappe à la caricature, et qui nous force à nous interroger sur les types de société qu’on nous impose via les politiques ! Ce qui est passionnant dans cette confrontation c’est l’attitude que prend le banquier d’Axa : s’il rejette catégoriquement ce milieu de la haute bourgeoisie, parce que figeant et figé une bonne fois pour toutes, il n’épouse pas pour autant le milieu de gauche en tant que tel, il n’en prend que ce qu’il a de meilleur, la possibilité de se retrouver en tant qu’individu en dehors de toute aliénation de classe (le parallèle avec la jeune écrivain devient alors frappant !) et de se réaliser comme tel.
On se doute de la fin, elle ne pouvait être que celle-là, mais elle est tellement bien amenée … imaginez, un roman qui se termine à Venise, ce qui, de plus, est tout à fait plausible, François Mitterand s’y rendant très fréquemment.
Je regrette juste les dernières pages, celles où l’auteur se croit obligé de nous donner des nouvelles de chacun des protagonistes de son roman. Etait-ce vraiment nécessaire ? Et cela ne risque-t-il pas de détruire une partie de l’enchantement ?
Quoi qu’il en soit, vous ne pourrez oublier les heures passées en compagnie de ce roman ; et même s’il n’est pas le chef d’œuvre du siècle, il est digne de figurer en bonne place dans nombre de bibliothèques.
PS Editions Flammarion, 2012, 212 p., 18€