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Umberto Eco : un mage de la littérature

Umberto Eco : Baudolino

 

Avril 1204, dans Constantinople aux mains d’une soldatesque barbaresque Baudolino, se raconte à un ami de fortune, Niceas. Jeune paysan, il s’est fait remarquer par l’Empereur Frédéric Barberousse qui l’inclut dans sa cour. Il va donc connaître une ascension sociale telle qu’il pourra donner de sages conseils à l’empereur lui-même. Mais l’oeuvre de sa vie, c’est la découverte de ce lointain empire où règne le fameux Prêtre Jean …

On retrouve dans ce long roman tout ce qui fait la force des autres romans, du « Nom de la Rose » à « L’île du jour d’avant » : une extraordinaire richesse d’invention, et une non moins grande facilité d’imagination. Et comme dans les romans cités, il y a la même magie : on en arrive à croire à toutes ces fables que l’auteur tire de son cerveau ; on a beau se dire que c’est impossible, que toutes ces descriptions, c’est un peu comme ces animaux fantastiques que la sculpture médiévale nous offre … eh bien précisément de même que nous nous laissons séduire par tous ces chapiteaux invraisemblables qui ornent nombre d’églises romanes ou gothiques, de même nous sommes fascinés par toutes ces aventures qu’Eco nous débite avec un étonnant naturel, comme si …

Oui, comme si … replongés dans l’univers fantastique du moyen-âge, nous avions perdu toutes nos capacités de penser d’homme moderne et que nous réagissions comme un contemporain de Frédéric Barberousse et de Baudolino !

Et c’est là aussi le second aspect passionnant de ce roman : Eco nous avait habitués, avec le Nom de la Rose, à une érudition poussée jusque dans ses moindres détails pour évoquer le contexte historique de son récit, eh bien dans Baudolino nous retrouvons ce même souci, au point que là encore nous faisons totalement corps avec l’histoire … je devrais presque écrire Histoire : nous nous intégrons parfaitement dans les rivalités de ces villes italiennes des 12 et 13e siècle, Milan, Pavie, Gênes … toutes ces cités à la recherche d’un pouvoir que l’Empereur leur a su si bien confisquer !

Mais le meilleur de ce roman reste bien la personnalité de Baudolino : hâbleur, orgueilleux, menteur, il a presque tous les défauts et malgré cela, il s’attire inéluctablement notre sympathie, jusque dans son entêtement à vouloir retrouver le Royaume du prêtre Jean. Nicéas a beau émettre de nombreuses réserves sur la véracité de tous ses récits, et par là-même nous mettre en garde contre la fascination que pourrait exercer sur nous Baudolino, il n’empêche que nous succombons et que nous nous laissons emporter par la vie excitante de Baudolino et par toutes ses aventures qui vont du plus tragique au plus rocambolesque, de l’émoi amoureux le plus raffiné à la barbarie la plus effrénée.

Il faudrait s’interroger sur ce qui nous pousse à croire l’incroyable, à épouser l’impossible ! Est-ce au même titre que tout ce qui est fantastique, l’esprit humain est d’autant plus enclin à le croire que la réalité à laquelle il est confronté chaque jour est terne, monotone, et absolument pas sujette au rêve ? Et si nous rentrons si bien dans la peau de Baudolino n’est-ce pas parce qu’il nous permet tout ce que nous n’oserions pas en temps ordinaire ?

Bref, il y aurait encore beaucoup à dire sur ce roman, et pourtant, cette relecture m’a quelque peu laissé sur ma faim, comme si les composantes de ce charme commençaient à s’émousser, et que s’évanouissait un peu de son irrésistibilité ! Allez savoir pourquoi !

Qu’il est dur de commencer à douter de ce qu’on chérit !

 

 

06 novembre 2009 dans Livres | Lien permanent | Commentaires (0)

Alberto Vigevani : un découvreur des sentiments

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Alberto Vigevani : Un été au bord du lac

Quatorze ans et des vacances d’été passées au bord du lac de Come. Giacomo va découvrir les prémisses de l’amour physique avec Emilia, et l’amitié avec un jeune garçon, Andrew, à la santé fragile et qu’une mère, très belle protège un peu trop de toutes les agressions possibles.

Tel est le thème central de ce roman, dont on peut craindre une certaine inconsistance.

Mais on aurait tort de se fier aux seules apparences, car au-delà de ces thèmes, somme toute éculés, et surtout très fréquents dans la littérature, il y a une exploration assez fine de l’âme humaine, et de ses ressorts chez un jeune adolescent.

On ne peut rester insensible à cette découverte que l’amour n’est pas que physique et qu’il y a une certaine nécessité à ce que sa base physique repose sur une autre base tout aussi solide ; banalité sans nul doute, mais exprimée avec la naïveté et surtout la pureté par un adolescent non encore habitué aux tourbillons de l’érotisme voir de la pornographie, elle devient charme et entraîne le lecteur dans ses propres souvenirs où il s’émerveillait de ses propres découvertes.

De même cette relation subtile qui va se nouer entre Andrew et Giacomo, grâce à la présence d’une mère mystérieuse et fascinante, nous séduit par cette espèce d’aura ambigüe qui l’entoure : amitié ou découverte d’un amour que la société (de l’époque !) réprouve pour ne pas dire interdit ? Amitié réelle ou seulement masque pour ne pas avouer que par delà Andrew, c’est la mère qui trouble et attire, comme un autre amour (réprouvé et interdit !) Giacomo ?

Il ne se passe pas grand-chose dans ce roman en dehors de cette double relation qui sera d’autant plus mise en valeur que les autres relations, avec quelques camarades ou amies de sa sœur, resteront, elles, très superficielles.

De Come et de son lac, on ne connaîtra pas grand-chose en dehors de quelques villages environnants nommés comme lieu de promenades en bicyclette.

Mais c’est un bon petit roman, à lire non seulement pour se changer les idées, mais aussi pour se rappeler soi-même … ce qui n’est pas forcément inutile !

14 octobre 2009 dans Livres | Lien permanent | Commentaires (0)

Claudie Gallay : le labor intus de l'écrivain

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Claudie Gallay : Seule Venise

 

Parce que son amant l’a abandonnée, elle vide sa tirelire et part à Venise. Elle sera hébergée dans une pension de famille tenue par un homme seul ; elle y rencontrera un jeune couple d’amoureux romains, Carla et Valentino, mais aussi un vieil aristocrate russe, un prince qui lui racontera sa vie, la fuite lors de la Révolution et surtout un grand amour, Tatiana.

A Venise, elle découvrira un libraire, un amoureux des livres et de la culture et qui lui fera découvrir Zoran Music, peintre slovène de très grand talent et réfugié à Venise.

Elle partira aussi à la découverte de Venise, un petit peu celle des clichés où se vautrent les touristes trop pressés et surtout peu désireux de se retrouver avec eux-mêmes ; détour obligé donc par le Florian ! Mais aussi la Venise plus secrète, ou plus exactement plus authentique, celle que l’on trouve dès qu’on s’échappe des deux grands circuits touristiques, ceux qui longent le Grand Canal de part et d’autre !

Ceux qui ont adoré « Les déferlantes » (et j’en fais partie) apprécieront encore une fois le style et la manière de Claudie Gallay où se retrouvent de façon assez contradictoire sobriété et force évocatrice ; il y a dans ce roman précédent de deux ans « Les déferlantes » la maîtrise totale de la langue et l’art du récit que l’on retrouve dans ce dernier. On suit avec le même intérêt la trame et en particulier la recherche de cette Tatiana que l’héroïne retrouvera à la fin du roman. De même qu’on est étonné de cette introspection que la même héroïne est capable de faire sur elle-même et sur ses sentiments amoureux ; on pourra être aussi surpris par l’évolution du couple de romains, Carla se détachant progressivement de Valentino pour reprendre sa liberté.

Cependant force est de reconnaître que malgré ses qualités, ce roman n’a pas encore la maturité des « Déferlantes », et ce pour deux raisons, me semble-t-il.

La première qui chiffonne l’amoureux que je suis de Venise : ses escapades dans cette Ville sont « télécommandées » par l’évènement qu’elle aura vécu soit à l’intérieur de la pension soit avec le libraire, et elles sentent trop non pas le catalogue, mais l’effort de l’écrivain qui rédige, j’allais presque dire, plan de Venise à la main ; il y manque la spontanéité du badaud qui prend son temps et va à l’improviste.

La deuxième raison c’est que l’intrigue principale (que le Prince puisse retrouver Tatiana), enfin celle qui apparaît comme but final du roman, est trop masquée par d’autres aventures qui la précèdent ou qui se superposent avec elle ; et en particulier cette autre aventure avec le libraire.

Mais Claudie Gallay a su gommer ces deux petits défauts qui n’apparaîtront pas dans « les Déferlantes ».

Ceci dit, « Seule Venise » est un bon roman et se priver de sa lecture c’est sans nul doute passer à côté de très bons moments.

13 octobre 2009 dans Livres | Lien permanent | Commentaires (0)

Christian Garcin : la difficulté récompensée !

Christian Garcin : La piste mongole

 

Le moins qu’on puisse dire, ce n’est pas un livre facile !

Les cinquante premières pages passées, vous vous demandez dans quelle galère vous vous êtes fourré ; à la cent cinquantième, le doute est si fort que vous êtes sur le point d’abandonner ; mais comme vous êtes têtu(e) et qu’en dehors de deux livres dans toute votre vie de lecture vous n’avez jamais interrompu la lecture d’un ouvrage, vous persévérez. A la deux cent cinquantième page, vous demeurez très perplexe sur la nature même de ce roman, où déjà depuis de très nombreuses pages l’auteur vous a livré la clé et la fin de ce roman ; néanmoins pour la soixantaine de pages qui restent, autant aller jusqu’au bout, non ?

La fin, l’épilogue qui vient d’un seul coup tout éclairer.

Car malgré tout ce premier paragraphe très critique, ce roman reste très attachant.

Par sa complexité ; cette multitude d’histoires qui, toutes, ramènent, en fait à un thème central : la disparition d’un explorateur qu’on doit retrouver nécessairement dans une grotte et dans la position du fœtus. Mais derrière, il y a toute une relation à la nature, toute une interprétation chamanique qui donnent lieu à des développements imaginatifs dans lesquels excelle l’un des héros, le chinois, Chen Wanglin dit aussi face-de-rat. Complexité aussi des personnages, outre ce chinois et le français Rosario qui part à la recherche de l’explorateur (dont la quatrième de couverture nous apprend qu’il est aussi le héros de deux romans précédents de l’auteur … ce qui n’est pas fait pour simplifier la lecture de ce dernier roman pour qui n’a pas lu les autres !), des personnages féminins comme Pagmajav et la jeune Irina toutes les deux habitées par les forces chamaniques …

Et justement cette complexité du roman est due en grande partie à l’intrusion du chamanisme et à l’importance extrême qu’il va avoir sur le déroulement de l’histoire.

Car notre rationalisme est particulièrement mis à mal ; nous épousons à certains moments le scepticisme voire l’incompréhension du Français Rosario face à des évènement qu’il ne peut appréhender dans toutes leurs dimensions ; et c’est sans doute aussi ce qui explique toute la difficulté et toute cette gêne que nous rencontrons comme lecteur ; comment peut-on s’accommoder aussi facilement de phénomènes qui expliquent la réalité sans pour autant réussir à les percevoir si on ne fait pas partie du monde chamanique ? En d’autres termes, l’auteur nous demande de croire, pour le suivre dans ses péripéties romanesques,  en une mystique dont on ne verrait que les conséquences sans pouvoir en percevoir les causes … à moins d’être initié ! Avouez qu’il y a là une gymnastique intellectuelle particulièrement ardue !

Attachant aussi par quelques-uns de ses personnages, et parmi les plus importants, le chinois Chen et cette adolescente Irina nous font rêver à ces mondes perdus où la naïveté et l’innocence pouvaient régner. Ils ont la foi qui fait déplacer les montagnes (pour reprendre une autre mystique !), leur confiance dans cette force intérieure qui les anime, est telle qu’elle nous bouleverse et qu’on se surprend à leur souhaiter que leurs vœux les plus chers puissent se réaliser.

Mais alors ? Quand l’épilogue arrive, quelques pages, seulement, c’est un peu comme cette éclaircie subite qui vous dévoile cette côte qu’une subtile brume vous cachait … vous avez tout à coup envie de reprendre au début ce livre …

10 octobre 2009 dans Livres | Lien permanent | Commentaires (0)

Edem Awumey : un grand goncourable !

Edem Awumey : les pieds sales

 

Noir africain, immigré à Paris et chauffeur de taxi, Askia est à la recherche de son père, ce père que la misère a condamné à bouger constamment, à la quête d’une vie meilleure.

Un jour il prend en charge, Olia, une immigrée de l’Europe de l’Est, qui lui déclare avoir photographié un vieil africain qui pourrait très bien être son père.

Entre les deux va se nouer une relation dont le prétexte, la recherche d’un père, ne fera que les enfermer encore plus dans leur précarité sociale d’immigrés… d’autant que s’ajoute à cela la traque de quelques skinheads habités de la haine la plus féroce de l’étranger… d’autant que cela s’ajoute aussi à une surprenante et inattendue aventure politique …

Etrangement, comme un autre goncourable, « L’homme qui m’aimait tout bas » d’Eric Fotorino, le roman d’Edem Awumey reprend la même thématique, la recherche d’un père trop tôt disparu. On se garderait bien de faire une quelconque comparaison entre les deux, et encore plus de décider lequel des deux romans est le meilleur (et je ne voudrais pas être à la place d’un membre du jury du Goncourt !) ; on sait tout le bien que j’ai pensé du roman de Fottorino …

Et je dois bien avouer aussi que j’ai beaucoup aimé celui d’Awumey.

Ecrit dans un style sobre (mais non simpliste !!!) on y retrouve une très rare atmosphère : l’émotion de la quête quasi impossible face à la fatalité de la réalité. Comme si il y avait tout à coup incompatibilité totale entre ce désir de savoir, de comprendre comment un être cher peut disparaître et ce peu de place que nous offre la société ; comme s’il y avait contradiction absolue entre notre aspiration au bonheur, le plus élémentaire soit-il comme la redécouverte d’un père, et l’utilité sociale qu’exige de nous la société.

Vais-je trop loin dans cette analyse ? mais comment ne pas être intrigué par la phrase de la mère d’Askia, dès le début de ce roman :

« La malédiction de la famille, c’est d’enchaîner les départs, de marcher des milliers de chemins jusqu’à l’épuisement et la mort. Regarde-toi, mon fils, tu n’arrêtes pas de courir dans la nuit avec ton taxi … »

Et comment ne pas être non plus intrigué par cet incipit de Mahmoud Darvich :

« Et mon père m’a dit une fois

« qu’il priait sur une pierre :

« Ignore la lune

« Et garde-toi de la mer … et des voyages »

Lire ce roman, c’est accepter cette aventure métaphorique où, par delà la recherche d’un père, et par delà la relation amoureuse entre deux êtres, c’est bien plus la quête de soi et de sa propre identité qui est en jeu.

 

08 octobre 2009 dans Livres | Lien permanent | Commentaires (0)

Pierre Charras : un Franz Schubert rétréci !

Pierre Charras : Le requiem de Franz

 

Comme il est difficile de se mettre dans la peau d’un personnage illustre et a fortiori de vouloir penser et parler à sa place !

Le roman de Pierre Charras en est l’illustration absolue !

Imaginer, certes, les derniers moments d’un Franz Schubert et d’un requiem qu’il aurait écrit (j’utilise volontairement le conditionnel, car je ne suis pas sûr du tout que Schubert en ait écrit un, et comme je n’ai nulle envie d’aller le vérifier par moi-même…), peut sembler enthousiasmant, mais voilà que peut-on savoir de ce qui se passe dans la tête d’un génie comme Schubert lorsqu’il arrive au terme de sa vie ? à moins de tomber dans les lieux communs, ceux que certains musicologues relèvent très souvent avec ennui, et uniquement pour satisfaire au goût presque morbide d’un public avide de sensationnel ?

La non-vie amoureuse de Schubert ? est-ce suffisant pour expliquer l’extraordinaire création du compositeur ? On veut bien croire qu’une voix (comme le jeu de tout autre instrumentiste) ait pu décider de la conception de nombreuses œuvres ; on veut bien croire aussi que l’inaccessibilité physique de la dite cantatrice ait, par le phénomène de sublimation, amené Schubert à écrire d’authentique chefs d’œuvres ; tout cela est de l’ordre rationnel dont raffolent certains esthètes pour pouvoir expliquer ce qui est par nature inexplicable : la création de ce qui est beau. Il est bien plus rassurant de faire appel à des causes extérieures, car au moins on peut s’appuyer ce qui semble être du solide, du concret. Et le roman de Charras ne fait que cela, l’évocation d’une Thérèse va pouvoir émouvoir à peu de frais le lecteur, mais le laissera de toutes les façons sur sa faim quant à la nature réelle de ces œuvres de Schubert qui fascinent le même lecteur.

Vouloir aussi expliquer la profondeur de Schubert, par un physique ingrat, là-aussi, c’est tomber dans le  pêché mignon des mêmes musicologues (ou pseudo musicologues) évoqués plus haut ; et réduire sa vie sociale à la seule existence des « Shubertiades » (ces soirées passées dans un petit cercle d’amis à boire et jouer de la musique) c’est trop pratique pour expliquer la solitude du compositeur … et si la « solitude » n’était pas aussi indispensable que l’air au compositeur pour pouvoir concevoir l’œuvre et en accoucher ?

Titre sympathique, aguichant même, mais pour un livre somme toute décevant, surtout pour ceux qui vouent une admiration réelle pour ce très grand compositeur que fut Schubert.

06 octobre 2009 dans Livres, Musique | Lien permanent | Commentaires (0)

Eric Fottorino : à la recherche du père perdu !

Eric Fottorino : L’homme qui m’aimait tout bas

Vous cherchiez un roman ? Mieux, vos yeux, déjà émoustillés, croyaient enfin saisir cette histoire palpitante qui aurait délicieusement occupé quelques instants de vos soirées ?

Eh bien non, vous avez tout faux !

Ce n’est ni le roman ni le pseudo-érotisme que vous avez entre les mains, mais un de ces très rares livres qu’un cœur, avide de s’épancher, est capable de produire sans pour autant tomber dans le vulgaire ou le voyeurisme de bas étage.

Mais de quoi s’agit-il ? Tout simplement, un homme déjà mur apprend que son père s’est suicidé ; mais ce n’est pas n’importe quel père, puis qu’il s’agit en fait de cet homme qui est tombé amoureux d’une fille mère (votre mère) au point non seulement de l’épouser mais de vous considérer comme son propre fils ; et il vous élève de telle façon que non seulement vous vous considérez comme son propre fils, mais que vous vous appropriez  son passé,  son identité et  ses propres manies.

Et c’est de cette relation qui s’est brutalement achevée entre ce père et ce fils, que l’auteur nous entretient.

Que vous aimiez déjà le romancier Eric Fottorino (c’est mon cas) ou que vous veniez seulement de le découvrir, vous ne pouvez résister à son style, à cette façon très personnelle et très intimiste qu’il a de dénouer cet écheveau très complexe des liens qui peuvent unir père (et a fortiori un père putatif) et son fils. On quitte très rapidement l’univers (factice) de la fiction, du roman, pour rentrer dans celui bien plus subtil de l’introspection, de ces évènements qui forgent le quotidien et réussissent à souder des êtres entre eux.

Il y a une vérité du cœur que la seule raison est incapable de concevoir et de formuler ; les mots et les phrases se succèdent toutes empruntes de cette chaleur insaisissable, incommensurable : deux êtres se trouvent et se retrouvent dans cette sphère unique du non dit, où les mots tendresse, affection, amour n’ont pas besoin d’être prononcés pour être vécus avec toute la simplicité et l’innocence de l’enfant qui s’abandonne dans les mains de son père.

Eric Fottorino, goncourable ? On aimerait bien qu’il obtienne cette récompense presque unique, mais son livre est trop fort et a trop de « péchés » pour que les caciques de la littérature lui accordent ce prix ; et son principal défaut, ce qui est pour moi sans doute sa principale qualité, c’est qu’il ne s’agit pas d’un roman, ni même de souvenirs d’enfance à proprement parler ; il n’y a aucune construction dans ces pages remplies de souvenirs, ou plutôt la seule construction est celle de ce chemin imprévisible qui relie un père mort (suicidé) à son fils ! Et ce journal à deux voix, mais seule une, celle du fils, Eric, s’exprime, est d’une telle intériorité qu’elle est propre à décontenancer le jury le plus coriace soit-il comme celui du Goncourt !

Quel dommage ! Car ce livre est tellement beau !

23 septembre 2009 dans Livres | Lien permanent | Commentaires (0)

Laure Buisson : quelle déception !

Laure Buisson : La reine des mousselines

 

La signification du titre, qui, par son étrangeté, vous allèche, ne vous en faites pas, vous l’aurez à la fin de ce roman.

Ma foi, il n’y a bien que ce titre qui vous met l’eau à la bouche, car le reste …

On nage en pleine turpitude : déchéance totale d’Isabelle, une jeune fille qui n’a eu de cesse que de voir se réaliser tous ses caprices. On la retrouve au début du roman en pleine misère à Tokyo où, après avoir été la maîtresse d’un très riche entrepreneur, elle est réduite pour survivre à se prostituer. L’auteure va nous faire remonter dans le temps et retracer toutes les étapes de la vie, non pas amoureuse, mais de couple d’Isabelle ; avec Pierre, le sculpteur, avant qu’elle ne l’abandonne au profit de l’industriel japonais ; et encore avant, avec Nicolas, l’avocat qui lui fera connaître Pierre ; et toujours plus avant …

Heureusement, il y a l’épisode avec Pierre : quand même pour contrebalancer cette espèce de nausée que donne la vie d’Isabelle, on rentre dans un autre univers celui de la création artistique, et par moments on a comme l’illusion de participer à l’univers créateur d’un sculpteur ; artiste certes mais aussi homme avec toutes ses faiblesses d’humain. Il est à notre portée, notre semblable, et non ce héros qu’on met sur un piédestal, et qu’on vénère comme un dieu ; c’est en cela qu’il est très attachant.

C’est sans doute ce qui sauve ce roman, et on ne pourra que regretter qu’après cet épisode où Isabelle avait cette possibilité de nous fournir un visage digne de l’artiste avec qui elle partageait tant de choses, nous replongions dans l’univers nauséabond d’une riche qui ne vit que pour ses caprices.

Un autre regret : il est indéniable que Laure Buisson sait écrire, manier l’art du récit, alors, quel dommage qu’elle ait mis son réel talent au service d’une telle déchéance !

 

21 septembre 2009 dans Livres | Lien permanent | Commentaires (0)

Jean-Pierre Siméon : quel coup de pied dans la fourmillière !

Jean-Pierre Siméon : Stabat Mater Furiosa – Soliloques

 

Stabat Mater Dolorosa, comme elle me plaît cette référence ! Non pas pour l’évènement historique auquel elle se réfère, non, mais bien pour ces innombrables chefs d’œuvre, tant dans la peinture que dans la musique, que ledit évènement a provoqués.

Mais ce détournement de titre me plaît surtout parce qu’il oblige, qu’on le veuille ou non, à faire un constant aller et retour entre les méditations que l’on peut supposer résignées de la Vierge devant son fils crucifié, et celles de cette révoltée qui se déchaîne dans le texte de Jean-Pierre Siméon ! 

Et quel texte !

Quelle vitalité, quelle puissance ! Il n’est rien de le lire, ou plutôt à le lire on ne peut s’empêcher de l’entendre, d’imaginer l’entendre dans une grande salle, une cathédrale, ou encore ces places publiques de la Renaissance où des esprits enfiévrés tentaient de réveiller des humains encore victimes d’un obscurantisme seigneurial !

Et quelle diatribe contre la guerre : et si, après l’avoir lu, vous avez encore la moindre estime pour le métier des armes, et ceux dont la raison d’être et de servir non pas la veuve et l’orphelin, mais bien la morgue des puissants de ce monde, alors fermez tout de suite ce livre et allez le jeter dans les oubliettes de l’enfer d’une très dévote bibliothèque !

Car ce livre est dangereux : elle ose se révolter cette femme dont l’amour pour ses semblable s’est vu ravagé, anéanti par l’inhumanité de la foule des guerriers. Non seulement elle ose, mais elle la crie cette révolte, avec une violence bien plus forte que la guerre elle-même, parce que la guerre est l’abomination de la destruction de la vie, alors qu’elle, cette Mater Furiosa, c’est l’explosion du bonheur qu’apporte la vie, qu’elle réclame et défend avec tant et tant de conviction.

Oui ce livre est dangereux, comme les soliloques qui suivent, et qui, avec la même force, le même style, le même sens de la répétition, du verbe (dans son acceptation biblique « au commencement était le verbe ») prennent la défense de ses rejetés de la société, de ceux qui n’ont même pas une toute petite place dans nos cœurs, à défaut d’en avoir une à notre table (comme c’était le cas au moyen-âge, par exemple !).

Encore, ce livre est dangereux, car il force la réflexion ; tu ne veux pas voir la méchanceté des hommes, eh bien lis-moi, entends ma voix, et pèse chacun de mes mots, mets-les bien sur la balance de ton jugement, et après, juge de ce qui est raisonnable ou non !

C’est un tout petit livre, il ne prendra pas beaucoup de place, ses 91 pages n’encombreront pas les rayons de votre bibliothèque, mais son titre et son contenu vous parleront bien plus que la quasi-totalité de vos autres livres !

17 septembre 2009 dans Livres | Lien permanent | Commentaires (0)

Naguib Mahfouz : le cri de la révolte !

Naguib Mahfouz : Le voleur et les chiens

 

Saïd Mahrane sort de prison ; sa première pensée c’est de se venger de sa femme qui l’a trahi, et qui est partie avec un autre, emmenant sa fille et ses richesses. Il veut aussi revoir Raouf Elouane, cet ancien professeur qui était devenu son ami … et là aussi une immense déception, ce Raouf a changé de camp et, reniant tous ses idéaux révolutionnaires, il fait partie des  défenseurs de l’ordre établi, ; c’est donc aussi le traitre suprême qu’il doit punir. A l’héberger, une femme qui l’a aimée passionnément … mais le destin est là !

Roman de la révolte, on peut le lire au premier degré comme un véritable roman policier, où l’exclu recherche et veut imposer une justice qui est à l’opposé de celle qui opprime et enfonce dans la misère les pauvres et les moins que rien. A ce seul niveau, ce roman est déjà passionnant, car il possède un souffle, un lyrisme étonnants : ceux des désespérés dont les actions ne peuvent qu’être dérisoires au regard de l’énorme rouleau compresseur qu’est capable de mettre en œuvre la société pour se défendre.

Mais il y a un seconde degré de lecture, où cette révolte individuelle n’est qu’une allégorie de celle beaucoup plus imposante et porteuse d’espoirs qu’est la rébellion collective qui doit nécessairement se transformer en force d’opposition révolutionnaire et agir en conséquence. Est-ce trop s’avancer que de l’affirmer ? Non, il suffit de se référer à deux personnages, secondaires dans leurs présences, mais centraux pour ce qu’ils représentent !

Le Cheik, l’élu de Dieu ou son messager, en tout cas il représente la force de la religion, mais la saine, l’utopique, celle qui a fourni, dans la religion catholique, des Saint François d’Assise et non des Saint Bernard. Mais cette piste religieuse, je ne suis pas sûr qu’elle soit celle que choisit et préconise Mahfouz, il semble bien même que le spirituel, selon lui, doive s’incliner devant le temporel. Reste alors l’autre personnage, ce cabaretier, Tarzan (le nom n’est pas choisi au hasard) : c’est celui qui connaît d’autres opposants, ces gens de l’ombre, mais qui admirent Saïd et sont prêts à le soutenir, en lui fournissant, par exemple, un révolver ou en lui procurant de la nourriture. Il faudrait un rien pour que Saïd réussisse, mais ce rien est de taille, c’est d’être capable de créer avec tous ces gens de l’ombre une organisation qui … mais voilà Saïd a le défaut de ne pas savoir réfréner ses pulsions de vengeance personnelle… et cette deuxième option ne peut être que mort-née.

Roman pessimiste ? Sans nul doute, et en tout cas décourageant… mais d’une beauté que seul le monde méditerranéen est capable de créer !

 

16 septembre 2009 dans Livres | Lien permanent | Commentaires (0)

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