To Hai : Les aventures de Grillon.
Cela a tout l’air d’une fable avec les animaux comme acteurs principaux ; et vous ne pouvez pas penser à la ferme des animaux d’un certain Georg Orwell. Quand on sait que ce dernier récit fut écrit en 1945, et que « les aventures de Grillon » le furent en 1942, on ne pourra non plus ne pas être frappé par cette concordance …
Mais là s’arrêteront les ressemblances.
Là où Orwell a écrit sa fameuse phrase « Tous les animaux sont égaux, mais certains plus que les autres », Tao lui développe une toute autre philosophie qui se veut amour entre les hommes et souci premier de la paix universelle.
Là où il y a chez l’un, dénonciation du communisme (et l’on pourrait ajouter de toute dictature), il y a chez l’autre préfiguration d’un Gandhi à l’échelle mondiale, et d’un pacifisme presque angélique mais oh combien séduisant.
Car c’est bien là la quête et le message que « Les aventures d’un Grillon » veulent délivrer.
Mais pour arriver à de telles conclusions, l’auteur commence par remettre en cause toute une série de notions auxquelles les humains semblent tenir à tout prix :
la notion de territoire exclusif, avec le rejet de l’étranger qui oserait s’y aventurer, la base de la xénophobie et du racisme,
la notion de la force et de son usage pour régler tout problème au détriment de la parole et de la discussion (les épisodes avec les crapauds ou avec les fourmis étant particulièrement significatifs),
la notion de propriété comme étant l’élément déterminant de toute société,
les formes que le pouvoir peut prendre : autoritarisme, personnel, à l’opposé de celui collectif,
Bref des tas d’idées qui ne cessent d’agiter penseurs et autres philosophes depuis que le monde est monde, mais que les pérégrinations de ce grillon voyageur permettent de mieux contester …
D’autant que l’auteur n’est pas dans le seul sens critique et démolisseur, et qu’il nous propose des remèdes ou des antidotes :
La première est bien l’amitié qui est la base des relations sociales, c’est bien ce qui fait agir ce couple grillon/taupe-grillon,
La recherche d’une harmonie (avant d’être universelle, qu’elle s’installe déjà à l’intérieur de chaque collectivité), basée sur la volonté irréductible de paix,
Le partage des biens pour la satisfaction de tous et non pour le seul bien-être de quelques-uns (cela n’est pas dit aussi clairement, mais tellement sous-entendu et en filigrane tout le long de ce petit roman …).
Roman étonnant par sa modernité et dont la première réédition plus de 50 ans après se justifiait amplement …sans oublier aussi tous les clins d’œil de cet auteur vietnamien à la culture occidentale : référence au latin (expression pedibus cum jambis) à la culture populaire français (pastiche de « c’est la mère Michèle qui a perdu son chat ») …
Un petit joyau d’une littérature d’un peuple qui a malheureusement connu tout ce que Ho Thai a stigmatisé quelques années auparavant !
PS Editions de l' Aube, 2002, 107p., 8Euros