Alice Ferney : Passé sous silence
Sous forme romancée avec d’autres noms et d’autres lieux, l’auteure retrace l’attentat du Petit-Clamart perpétré en 1962 contre le général De Gaulle par un commando de l’OAS dirigé par le lieutenant-colonel Jean-Marie Bastien-Thiry. Ce dernier sera le seul à être fusillé, n’ayant pas bénéficié de la grâce présidentielle accordée à deux autres des condamnés.
J’étais jeune à l’époque et pas encore sensibilisé politiquement pour que je puisse un garder un souvenir autre que purement affectif ; je venais de rentrer de la Tunisie de mon enfance, et le drame algérien, je pouvais l’imaginer puisque on avait failli le connaître en Tunisie ; pour cette raison j’avais accordé un grand crédit au Général de Gaulle (crédit que je lui refuserai totalement par la suite, à cause de sa manière de diriger la France qui aboutira à ce fameux Mai 68) et j’admirais son art politique de donner l’indépendance à l’Algérie. Par contre, et de cela je m’en souviens parfaitement, j’avais été profondément outré et scandalisé de l’attitude du Général de Gaulle, à la suite de l’attentat du Petit-Clamart : enfermé dans son orgueil blessé, il n’avait pu souffrir les condamnations tant politiques que morales que le lieutenant-colonel Jean-Marie Bastien-Thiry avait portées contre lui, et il lui avait refusé la grâce qu’il méritait pourtant. Mais ce qui m’avait peut être le plus touché c’est de voir fusiller un jeune homme brillant, et qui laissait une veuve et trois enfants.
C’est donc avec toute cette atmosphère de mes 19 ans, et tous ces souvenirs qui ont resurgi, que j’ai lu ce roman d’Alice Ferney.
Et je dois avouer que la crainte de voir trahi le déroulement et la vérité historique de cette sombre période s’est tout de suite envolée.
L’auteure sait d’emblée nous plonger dans cette époque : le recours au Général pour résoudre la crise algérienne, l’adhésion populaire (n’oublions pas le résultat extraordinaire au referendum de 1958 !) et surtout tous les espoirs de l’armée qui, enfin, allait avoir les moyens de garder, par les armes, l’Algérie Française : le grand Charles, comme on l’appelait, l’avait promis, et comment pouvait-on douter de la parole d’un Général ?
On rentre dans l’évolution d’un homme d’Etat, plus sensible à la réalité qu’à ses promesses, et surtout plus soucieux de l’avenir de la France que de la perpétuation d’un passé que le sens de l’Histoire a déjà condamné.
Alors il se renie, et certains de ses camarades, officiers généraux, ne supportent pas cette trahison, ce manquement à l’Honneur militaire, et entraînent dans leur rébellion d’autres militaires.
On pénètre dans l’univers de l’un d’entre eux, dans le roman Paul Donadieu, et on comprend, mieux qu’avec toutes les pièces du procès historique, toute la démarche de cet homme qui s’est senti floué, et qui a vu toutes les conséquences humaines d’une telle trahison, les colons et les harkis livrés à la vindicte souvent horrible des nouveaux maîtres de l’Algérie.
En cela réside la très grande force de ce roman, c’est d’avoir réussi à rendre en termes humains la démarche de ces deux êtres qui allaient s’affronter.
L’auteure sait nous faire naviguer de l’un à l’autre, la distance toujours respectée et donc une certaine froideur envers le Général Jean de Grandberger, les quelques lignes consacrées à la nuit qu’a passée ledit Général avant l’exécution de Paul, sont exemplaires à ce niveau ; mais elle sait parler de Paul avec une étonnante chaleur, on croirait presque sons double, un peu comme une sœur qui poursuivrait un imaginaire dialogue avec son frère, et pour ce faire elle a trouvé un artifice de style remarquablement efficace, le tutoiement.
Je ne sais ce qu’aurait donné le même roman mais retraçant l’histoire avec les noms, les lieux et les circonstances réels ; par contre, je suis certain que cette fiction nous permet d’accéder à une vérité historique dont ne ressort sûrement pas grandi le Général de Gaulle.