Indissociable de Rome, ce tout petit état, cette enclave où le temporel a nécessairement rendez-vous avec le spirituel.
Le Vatican donc, omniprésent, non pas tant par les hommes et femmes qu’il héberge, que par la richesse créatrice dont il a été l’occasion, et par tous les trésors qu’il renferme.
Omniprésente ainsi sa coupole : de tout l’ensemble des édifices qui composent cet Etat, c’est la partie que je préfère ; c’est tellement évident pour moi qu’il s’agit là de la perfection du génie de Michel-Ange ; il ne l’a pas vue achevée et sans doute à ses derniers instants a-t-il du en ressentir toute l’amertume, mais pour nous, pour tous ceux qui lui ont succédé dans le temps, une des premières visions de Rome qui s’impose, c’est bien cette coupole.
Impression unique, et lorsque vous la voyez des jardins du Vatican, dans un léger contre-jour et auréolée d’une infime brume de chaleur, elle exhale tout ce à quoi les hommes peuvent aspirer et qu’ils s’acharnent à ne jamais atteindre ! Sentiment de calme absolu, de sérénité totale, du bonheur de vivre.
Quelle beauté, et en même temps quelle incitation à pénétrer un peu plus dans ce musée, l’un des plus imposants et significatifs au monde !
D’accord, mille fois d’accord, il y a un certain esprit de marchand du temple dont l’Eglise fait preuve ; le prix, avec si peu de réductions possibles, peut sembler prohibitif (15€), et pourtant, à en croire la queue, 500 bons mètres à 9h30 !!!, les gens sont prêts à mettre le prix, et dans un sens c’est rassurant, car n’est-ce pas admettre aussi que le culturel a tout autant voire plus de valeur que le matériel ? et dans le même temps, mon adhésion à l’idée que la culture doit être nécessairement gratuite pour permettre son accession à tous, eh bien, elle en prend un sacré coup …
Donc un monde affolant ! On affirme qu’il y aurait plus de 20.000 personnes à aller admirer chaque jour la Chapelle Sixtine, l’un des chefs d’oeuvre incontournables du Vatican … ce qui veut dire autant de monde dans ces couloirs qui y mènent, et dont vous ne pouvez faire l’économie même si vous prenez le trajet court (ce que j’ai voulu faire : me cantonnant à la Sixtine et aux salles de Raphaël, les autres parties, en partie l’antiquité, ou la pinacothèque ce sera pour une autre fois … mais il faut savoir que si vous voulez faire la totalité du Musée du Vatican, deux jours vous seront nécessaires, sauf à parcourir toutes les sections au pas de course !)
Couloirs donc magnifiques, avec plafonds dorés jusqu’à l’excès, ou encore peintures figuratives ; et sur les côtés des petites merveilles, quelques statues, où quelques peintures sur bois,
sans oublier bien évidemment la fameuse section des cartes, avec certaines originalités, la carte du golfe de Naples, par exemple, inversée : au lieu de la lire le Nord en haut, c’est vers le bas qu’il faut le rechercher à la place du Sud, original, n’est-ce pas ?
Et c’est la Chapelle Sixtine !
Quelle cohue, quelle presse ! partout agglomérés les uns aux autres, des groupes, de toutes les tailles possibles : de la familiale à celle beaucoup imposante des touristes chinois ou japonais ! des murmures qui se transforment rapidement en petit vacarme d’où ces multiples rappels au « silenzio » lancés par des vigiles toujours aussi rigoureux ; bien évidemment impossibilité de faire la moindre photographie, et ce pour une raison simple, les travaux de restauration ayant été financés par Fuji, cette entreprise s’est réservé l’exclusivité d’exploitation de cette fantastique source d’images que représente la Chapelle Sixtine !
Ici c’est bien sûr l’univers de Michel-Ange ! Toute l’excellence de l’artiste y est représentée et à quelques 20 ans de différence (il y a 15 ans entre la fin du plafond, consacré essentiellement à la Création et à l’ancien testament, et le début du Jugement dernier. Restauration contestée, paraît-il, mais qui pour ceux qui comme moi ont connu les œuvres avant la dite restauration, offre quand même un merveilleux avantage : nous restituer ces immenses fresques telles que les contemporains de Michel-Ange ont pu les apprécier.
Je ne sais comment j’ai pu faire passer à deux petits neveux qui m’accompagnaient tout l’amour que j’éprouve pour ce Michel-Ange, ce peintre qui était capable d’injurier le pape Jules II qui lui avait commandé le plafond ; ce pape, au regard duquel, nos actuels souverains pontifes (Pontifex maximus) sont de véritables enfants de chœur, pensez que ce pape, lorsqu’il voulait se débarrasser d’un cardinal qui lui faisait un peu trop d’ombre, il lui envoyait sa plus chaude maîtresse, et le matin le pauvre cardinal avait passé l’arme à gauche (encore que la gauche ne soit pas une valeur tellement reconnue ici au Vatican !) ; eh bien ce Jules II, il avait hâte de voir achever ce plafond qu’il avait commandé, alors il venait régulièrement talonner Michel-Ange, et ce dernier de le rabrouer « Ne me faites pas ch… » lui disait-il dans ce vocabulaire si peu diplomatique.
On comprend mal, le revirement de l’Eglise quelques dizaines après, qui, offusquée par les nudités de certains personnages du Jugement dernier, a demandé à un peintre, de recouvrir ces nudités d’un caleçon … et dire qu’il a accepté !
Comment expliquer aussi bien la Genèse que le Jugement dernier si l’on a perdu toute culture religieuse (le paradoxe n’est qu’apparent pour le mécréant que je suis : une chose est de refuser toute réalité divine – de n’importe quel dieu, du reste,- et une autre chose est de connaître l’histoire religieuse pour pouvoir apprécier à sa juste valeur la création artistique) ; peu m’importe qu’il y ait un jour où une divinité viendra rendre compte du bien et du mal, et juger les pauvres humains morts en fonction de ce bien et de ce mal ; mais ce qui m’importe c’est la façon dont Michel-Ange s’est emparé de ce texte pour en faire une œuvre d’art ; montrer tous les effets de perspective, toutes les attitudes humaines, savoir rendre un visage heureux et un autre rempli de crainte, savoir jouer sur toutes les couleurs pour donner vie à un texte dont, en fait, la symbolique n’échappe plus aux croyants.
Merveilleux Michel-Ange : on resterait des heures à admirer ces deux œuvres, surtout si on arrive à se trouver un banc de côté, car avoir trop longtemps la tête levée pour examiner en détail tout le plafond devient à la longue très fatiguant !
Mais comment oublier que la chapelle Sixtine est aussi réceptacle de tableaux fabuleux d’un Perugin, Botticcelli, Ghirlandaio ou Signorelli ? Des épisodes de la vie de Moïse et du Christ : traités avec cet art unique de la Renaissance, savoir adapter à une société donnée des textes anciens, en leur attribuant toutes les caractéristiques du moment ; il faut voir comment sont habillés les personnages, comment le cadre, le lieu ressemblent fort aux paysages romains (ou toscans, eh oui !), comment les palais participent de ceux qui furent construits au 15e siècle !
Je passe sur une invraisemblable signalétique qui vous contraint à revenir case départ et recommencer tout le cycle pour accéder aux Chambres de Raphaël.
Si je reconnais volontiers que la première des ces salles (pièce de réception des papes !) consacrée à l’empereur Constantin, à sa vision, sa conversion et la bataille du Pont-Milvius, est imposante par le volume et la consistance des tableaux, ce n’est pourtant pas celle que je préfère. Je reste toujours aussi impressionné par deux de ses fresques : « La libération de St Pierre », une merveille annonciatrice de la technique du clair-obscur,
et aussi cette fameuse « Ecole d’Athènes », avec un sens impressionnant de la composition, de la répartition de l’espace et du mouvement, symbolique du dynamisme et de la suprématie de l’intellectuel ; on recherchera pour l’anecdote les places accordées à Dante et … à Raphaël lui-même !
Si après de telles émotions vous êtes encore capables de digérer une quelconque œuvre, alors, là, je vous tire mon chapeau ... si vous ne savez pas où aller manger, je vous conseille la cafeteria à l’intérieur du Musée, on y mange très bien pour un prix fort raisonnable, et même avec un petit vin blanc fort respectable : ne jamais oublier que Frascati, l’un des hauts lieux viticoles n’est guère qu’à une vingtaine de kms de Rome, et qu’ignorer son vin blanc est un péché qu’aucun pape ne saurait absoudre !