Rolf Bauerdick : Le jour où la Vierge a marché sur la lune
Quel point commun entre le tsigane Dimitru et le Transylvanien Ilja Botev ? si ce n’est une naïveté totalement désarmante qui leur laisse croire que la Vierge dans son ascension au ciel se serait réfugiée sur la lune.
Quel point commun entre le narrateur et les habitants de Baia Luna, ce petit village perdu au plus profond de la campagne roumaine ? si ce n’est qu’ils vont vivre l’aventure historique de la Roumanie : passer de la seconde guerre mondiale au communisme et à l’ère de Ceausescu, puis à son retour dans le giron d’une économie libérale et donc d’une nouvelle politique
Ne vous dites surtout pas que c’est long, 549 p. ! Vous vous surprendrez à les avaler sans même vous en rendre compte, captivés que vous serez par cette multitude d’histoires dans lesquels vont s’engouffrer tous les protagonistes.
Mentionnons, juste pour la forme, le reproche qu’on pourra lui faire d’être un peu longuet ; en se forçant un peu plus, Rolf Bauerdick aurait dans doute raccourcir un peu son roman, mais en aurait-il été meilleur pour autant ? Rien n’est moins certain ! D’autant qu’il a choisi la construction la plus simple et aussi la plus efficace : la chronologique. L’homme est ainsi fait que pouvoir se replonger dans le processus historique, sans faire le moindre effort, c’est la chose qu’il préfère, et quand, de surcroit, il peut s’identifier avec les protagonistes, alors il nage en plein bonheur.
Mais cette progression chronologique a un double avantage :
- Un, de mettre en avant et d’exploiter toute l’évolution des sentiments humains depuis leur naissance,
- Deux, de montrer aussi comment est perçu, aussi bien par les gens du peuple que par les responsables politiques, l’évolution politique, l’émancipation des citoyens et leur asservissement à un système politique qui leur est complètement étranger.
Parallèlement, l’auteur nous offre quelques joyaux : les relations entre deux communautés différentes, les tsiganes et les « autres », ou encore l’emprise de la foi sur des gens simples, application très concrète de la foi du charbonnier, ou encore ce que peut signifier la présence de l’intellectuel (l’institutrice) dans un milieu qui sans lui être ouvertement hostile ne lui est pas non plus franchement favorable.
On se délecte de tous ces conflits mineurs certes qui vont surgir à tout bout de champ et dont seule la rouerie de quelques-uns (dont l’auteur) pourra limiter les effets nocifs. On se délecte aussi de toutes ces personnalités évoquées : le bon père, ce bénédictin, qui a été relégué dans ce village comme le dernier des pestiférés. Sans oublier non plus tous ces personnages qui portent en eux le drame, comme cette institutrice qui révèlera tous les secrets de sa vie dans un carnet vert.
Le drame dans le drame, voilà un bon ressort qui fait, sans nul doute, toujours aussi recette, mais qui là offre l’avantage de relancer l’action du narrateur. Car les amours sont contrariées, celles des deux adolescents, le narrateur et Buba la jeune tsigane, mais aussi celles de l’institutrice, jeune, et d’un haut dignitaire du tout nouveau régime communiste. La naïveté amène au désenchantement, à la désillusion la plus totale, et que la Vierge ne soit dans la lune, comme l’aurait prouvé St Jean, malgré l’encyclique très récente du pape aboutit à une confrontation délicieuse entre foi et science : car elles sont délicieuses ces pages où Ilja et Dimitru, pour mieux étayer leur croyance, se servent précisément des avancées scientifiques des Russes (le spoutnik de Gagarine) ou les prouesses américaine avec la première expédition dans la lune.
Drame encore que celui de la corruption morale des nouveaux maîtres dont la dissolution des mœurs (séances porno photographiées) entraîne la mort (suicide provoqué ?) de l’institutrice. Séquence qui nous donne droit à des pages fort instructives sur la réorganisation de la société roumaine au début de l’ère de Ceausescu, et en particulier de la fonctionnarisation des services élémentaires tels qu’alimentation ou bar ! et en parallèle ou opposition, ces modes de vie ancestraux ou presque où l’alimentation se transforme le soir en bistrot ; il y a une vie qui n’est pas sans me rappeler celle que l’on pouvait trouver dans nombre de petites villes italiennes il y a quelques dizaines d’années … ou que l’on rencontre encore dans ces villes et villages délaissés par le tourisme en Tunisie.
Tout serait à citer dans ce roman qui se lit avec passion ; car que l’on croit ou non, on ne peut rester insensible à cette aventure de deux illuminés, quelque peu simplets, mais tellement attachants. Premier roman d’un homme en pleine maturité (il est né en 1957 !), c’est en tout cas un coup de maître, et on ne peut qu’attendre avec impatience sa prochaine production.