Andrea Camilleri : Intermittence
Prenez un grand groupe industriel, Manuelli, qui s’apprête à de profondes transformations nécessitant suppressions de sites et de nombreux licenciements ; le principal acteur de ces manœuvres, son directeur général, Mauro ; sa femme, Marisa, qui s’ennuie avec lui, file le grand amour avec le vice-directeur général, Guido, un amateur de poésie et amoureux de Neruda ; mais cette liaison tourne très mal. Ajoutez à cela quelques petits problèmes de santé pour Mauro, quelques femmes qui se font manipuler ou qui tentent de tirer leur épingle du jeu dans ce qui ressemble fort à une jungle … et vous aurez un thriller industriel, genre nouveau dans lequel s’essaie Camilleri.
On aborde cette première approche de Camilleri avec circonspection ; car le genre, tellement en prise directe avec la réalité tant italienne que française, s’avère délicat. Etrange ! On a l’impression d’entamer et de poursuivre cette lecture sur des œufs, avec beaucoup de circonspection, et plus étrange encore, il nous semble qu’à écrire ce texte, Camilleri lui-même a éprouvé cette même inquiétude…
Et au fil des pages, on attend, non pas le dénouement, mais bien l’action violente, le meurtre qui va tout déclencher et nous faire rentrer dans l’univers familier de l’auteur avec son personnage unique, le Commissaire Montalbano.
Mais il n’en est rien, et tout à coup, mais je n’arrive pas à situer quand exactement, l’on saisit ce qui fait la force même de tout ce roman : une implacable construction, où l’on ne part pas d’un crime pour en trouver les raisons et les responsables, mais où l’on arrive par petites touches au moment crucial où il va y avoir mort d’homme (ou de femme !). La chute finale, même si on peut, dans quelques passages, la suspecter, est une véritable trouvaille, et un tel chef d’œuvre, qu’en cinq lignes, pas plus, tout est accompli.
L’histoire en elle-même est magnifiquement racontée ; le cynisme des patrons, même s’il se sert d’une nouvelle philosophie, et s’il veut vêtir l’idéologie capitaliste d’une nouvelle et séduisante parure, demeure le même des deux côtés des Alpes et partout ailleurs dans le monde (cf. ce qui se passe en Chine actuellement !) ; mais chez Camilleri, il n’y a aucune volonté d’endoctrinement : il raconte cette évolution qu’il a créée de toute pièce avec la même objectivité qu’un grand reporter suit les péripéties d’une tragédie. Les manipulations, les manœuvres souterraines, ou au contraires celles qui éclatent au grand jour : tout est analysé avec rigueur et il suffit de quelques mots à Camilleri pour en extraire toutes les conséquences humaines, entre ceux qui tirent les ficelles et ceux qui vont en souffrir.
Il en séduisant, de même qu’il fascine avec les personnages de ces femmes : Marisa, bien sûr, enfant gâté qui ne sait faire qu’une chose suivre ces pulsions et pour les réaliser mettre en branle par ses mensonges la vengeance du destin : il y a en elle, beaucoup de Verdi.
Comme, par ailleurs, chez cette autre héroïne, Anna, la secrétaire de Mauri, qui vit une très grande passion avec un gigolo, sans se rendre compte qu’elle se fait totalement manipuler ; et dans ce personnage Camilleri montre tout son métier et surtout son talent d’écrivain : il est d’une telle vérité que toutes celles qui ont connu le « grand amour » s’y reconnaîtront, j’en suis persuadé !
Et l’on pourrait prendre tous les personnages les uns après les autres, à commencer par Mauro, les décortiquer jusque dans la moindre de leurs réactions, et l’on trouverait en tous le même talent de l’auteur.
Petit roman, par le nombre de pages, mais très grand roman, qui renseigne bien plus (et bien mieux) que tout traité de relations sociales, ou tout hebdomadaire syndical.
PS Editions Métaillé, 2011, 163p., 17€