Chan Koonchung : Les années fastes
Lao Chen est un écrivain atypique ; après avoir vécu de nombreuses années à Taïwan, il revient sur le « Continent » (La Chine continentale) ; il s’essaie à de nombreux genres, du roman au documentaire, et tâte sérieusement du journalisme. Il s’est complètement intégré à la société chinoise et, en tant qu’intellectuel, il est reçu dans de nombreux cercles qui comptent. Comme journaliste il a fait la connaissance d’une espèce d’aventurier chinois, Fang Caodi, qui a roulé sa bosse un peu partout dans le monde ; ils se retrouvent un peu par hasard et commence alors une interrogation sournoise sur ce fameux mois dont on a perdu la trace : censurés tous les journaux de l’époque, tous les évènements un peu cruciaux qui ont marqué la Chine lors de la grande crise économique internationale de 2011, disparus comme par enchantement.
Dans cette quête va se joindre une femme, Xiao Xi, dont Lao fut autrefois amoureux. Ancienne juge, très rapidement écoeurée par une Chine où le droit n’existait pas au regard des directives du Parti et du gouvernement, elle est devenue une redoutable opposante, en perpétuelle clandestinité et changeant constamment d’adresses – physique et internet -.
Pour arriver à leur fin, le duo Fang et Xiao vont concevoir un plan audacieux, Lao sera mis devant le fait accompli, et ils obtiendront bien plus que ce qu’ils désiraient initialement.
La trame romanesque est bien légère, et n’est qu’un prétexte pour mieux nous montrer la réalité de la Chine contemporaine.
Il s’agit d’un documentaire d’autant plus intéressant qu’il provient d’un écrivain reconnu, y compris dans son pays où il réside, et qu’il assume une forme particulièrement originale : très peu de chiffres, ceux qui sont fournis suffisent largement à la démonstration ; très peu de « reportages » au sens traditionnel, quelques scène phares, « le village du Bonheur » ou celles dans le restaurant tenus par la mère de Xiao par exemple, permettent de mieux pénétrer dans le cœur du problème qui s’est posé rapidement au Pari Communiste Chinois et à la population qui a du, une fois encore, se plier à ses exigences.
La problématique étant somme toute très simple : peut-on faire le bonheur des gens malgré eux, et contre un bien-être matériel assuré, leur prendre une petite partie des libertés individuelles ? Le réussir c’est assurer la pérennité du pouvoir au Parti et interdire toute rébellion possible …
Mais alors les conséquences deviennent inévitables : censurer tout ce qui peut contrecarrer un tel but, et réécrire l’Histoire au point d’en gommer toute révolte populaire et tout ce qui a pu tenter de résister.
Nous avons donc le droit à un véritable cours de géopolitique (passionnant pour des lecteurs qui, comme moi, n’ont qu’une vision très superficielle de la Chine, celle que la plupart des médias occidentaux véhiculent !) ; où nous apprenons en fait les profonds ressorts de l’économie et de la politique internationale chinoise dont l’idée force est bien que par sa puissance démographique – un milliard trois cents millions d’individus – par sa surface et grâce aux nouvelles orientations du Parti communiste – compromis entre capitalisme de production et socialisme de la société – la Chine peut prétendre à diriger une très grande partie de la planète.
Par delà cette réflexion purement chinoise, il y a aussi toute une réflexion historique sur la grandeur et la décadence des civilisations … mais avec ce trouble qu’elle jette en nous et qui nous interroge : où la place de l’individu dans cette société, si on ne se contente que de lui donner que le bien-être matériel et comme toute culture une pensée officielle relayée par des intellectuels ayant renoncé à toute originalité et à toute liberté de penser ?
On comprend alors qu’un tel roman soit devenu très populaire en même temps que très gênant pour les autorités chinoises.
PS Editions Grasset, 2012, 415p. 20Euros