Pierre Jourde : Le maréchal absolu
Quel roman !
Il y a toujours une certaine angoisse lorsqu’on entame la lecture d’un roman qui dépasse les 700 pages. Cela suppose une constance, vertu que notre société de zapping a sérieusement ébranlée. Mais cela implique que l’auteur a eu assez de confiance en lui et en son travail pour qu’il en juge le résultat susceptible d’intéresser les lecteurs.
D’autant que rares sont les sujets capables de mobiliser l’attention de lecteurs sur un temps relativement long (même à une minute la page – ce qui est peu pour ce genre de romans !-, voyez le temps qu’il vous faudra pour en arriver à la fin : douze bonne heures !!!).
Pourtant l’auteur accomplit ce tour de force : il va réussir à capter toute notre attention et, nous entrainant dans son monde, provoquer ce rare plaisir de la lecture : oublier qui nous sommes, pour être le témoin parfois passionné des aventures racontées.
Et quelles aventures, celui d’un dictateur, un maréchal (aux antipodes d’un colonel d’opérette !) ; il a tous les vices, espionnage à outrance, manipulation de l’opinion, cela c’est courant, mais aussi manipulation des personnages, ceux qui lui pourraient faire de l’ombre comme les autres, faire exécuter les gêneurs ou les rivaux trop encombrants, susciter des révoltes, des guerres civiles.
Maréchal absolu, il l’est aussi, parce qu’il combine en lui toutes les caractéristiques de tous les dictateurs de tous les temps. N’allez surtout pas croire qu’il ne s’agit que d’une compilation de tous ces vices : non, car alors, ce roman serait du plus grand ennui ! Il les cumule même tellement qu’il arrive à former l’archétype du dictateur. Pourtant ce qui rend sympathique ce personnage, et ce qui implique le lecteur dans cette lecture, c’est l’aspect humain de ce dictateur …
Humain ? et quel dictateur ?
Humain ? Comment cela ? Le cynisme, la cruauté, érigées en vertus cardinales de pouvoir le seraient-elles donc ? L’âme humaine serait-elle capable de telles noirceurs ? Cessez donc de vous interroger, et mettez en parallèle un peu toutes les connaissances historiques et géographiques que vous pouvez avoir des grands dictateurs de l’Histoire, de Napoléon (eh, oui, il faut de temps en temps désacraliser ce qui a pu sembler être un héros !) à Mao en passant par Staline et Hitler, bien évidemment ; et alors au fil des pages, les comparaisons s’imposent. Du coup, le lecteur est obligé de s’interroger sur la notion même de dictateur, et surtout de sa relation au peuple qu’il opprime. Il s’interroge d’autant plus que ledit Maréchal est capable d’avoir les mêmes sentiments que ceux que nous éprouvons ; ce sont des moments rares, mais quand même, ceux qu’il passe par exemple avec son secrétaire particulier, ne peuvent pas laisser le lecteur indifférent.
Où l’auteur corse notre réflexion, c’est lorsqu’il est capable d’imaginer des êtres qui forcent notre admiration et pour lesquels on éprouve tout à coup une très grande sympathie, c’est en particulier le cas de son secrétaire personnel ou encore de cette femme, agent très spécial qui franchit tous les degrés de sa hiérarchie pour devenir une quasi intime du maréchal.
L’auteur ne s’en tiendrait qu’à cela, ce ne serait déjà pas si mal ; il nous fournirait un bon roman.
Mais il va beaucoup plus loin dans l’imagination et dans la réflexion. De quel dictateur s’agit-il ? Ne cherchez pas à le situer géographiquement ; ce n’est pas de cela dont il est question : seulement de la personne ! Quel type d’homme est-il ? On aime bien avoir la généalogie de ceux qui nous gouvernent, de même qu’on peut être friand de leur vie personnelle, épouse, maîtresses, enfants, etc … Mais volontairement l’auteur nous laisse dans un flou, on sait qu’il a été marié, qu’il a un fils et un gendre, mais pour avoir plus de détails, il faut lire presqu’entre les lignes ; manifestement cela n’intéresse pas notre auteur, et curieusement on adhère aussi à son parti pris.
Car en fait, il ne faut pas que les populations assujetties puissent assimiler leur tyran à une personne ; la fonction doit primer sur l’être. D’où cette idée absolument géniale de créer des clones du dictateur : l’intérêt en est immense ! Tous ceux qui s’opposent à cette dictature pourraient essayer (si tant est qu’ils puissent le réaliser) d’assassiner le tyran, ils détruiraient un être, mais non la fonction qui continuerait d’exister par un autre clone. Mais il y a encore plus : car immatérialisé en quelque sorte, il ne peut qu’échapper au jugement de ses sujets, et donc à leur vindicte.
On voit bien alors le côté passionnant de tous ces doubles du seul point de vue romanesque ; et l’auteur ne se prive pas d’en user au point de tromper son lecteur : car qui peut nous affirmer que le Maréchal qui finit le roman est bien l’authentique et non un clone parfait ?
Nous sommes donc en présence d’un roman total, puisque l’illusion et la réalité se confondent au point d’abuser le lecteur.
Ajoutez la limpidité du style, l’aisance de la phrase et du verbe (on aurait presqu’envie de pasticher le mot de la bible « et omnia verbum est » - et tout est mot !-), et on s’étonne alors qu’on n’entende pas plus parler de cet auteur.
Je n’irais pas jusqu’à dire que c’est le roman du siècle, ce serait hypothéquer près de 90 ans de production littéraire … et comme assurément je ne serai pas là pour en voir la fin … En tout cas, la littérature devra tenir compte de son auteur et garder en mémoire ce que tant et tant de pseudos romanciers devraient lire et méditer avant de commencer à taper sur leur clavier d’ordinateur leurs premières phrases.
PS Editions Gallimard, NRF, 2012, 737p. 18€