De toutes ces villes et ruines romaines que nous avons visitées durant notre périple en Tunisie du Nord, je ne connaissais que Dougga et encore seulement par quelques très rares photos, remontant à un souvenir d’enfance : mon père, vêtu à l’antique et interprétant dans le théâtre de Dougga une pièce de Racine … du moins c’est le souvenir que j’ai de ce qui, à l’époque, m’avait été rapporté.
C’est dire l’importance que, dans ce voyage, ce lieu pouvait avoir à mes yeux ; ne devait-il pas, telle une madeleine de Proust, me permettre de renouer avec des émotions vieilles de plus d’un demi-siècle ?
Du Kef pour se rendre à Téboursouk (ville située à une dizaine de kilomètres), nous empruntons un car ; méfiez-vous des photos, il n’y a pas plus trompeur, car elles savent tellement bien masquer la réalité ! Car il a fier allure notre car, non ? Et pourtant, dans quel état étaient les sièges ! défoncés, impossibles à relever, les mécanismes étant cassés, et donc impossible de s’y adosser confortablement sous peine d’écraser le ou la passager(e) de derrière. Or comme nous aurions aimé un peu de confort, car une bonne partie de la route se trouve être en travaux … et pas des petits, de sérieuses rectifications du tracer …
Dougga se mérite, non ?
Et déjà l’hôtel réservé, l’hôtel Thugga, nous surprend très agréablement, belle chambre, très bonne table (avec du sanglier !) et pour un prix défiant toute concurrence !
Dès 15h30, une fois les grosses chaleurs passées, un taxi nous amènera jusqu’aux ruines …
Et là c’est un immense coup de cœur, qui me rappelle tous ceux que de nombreuses villes antiques m’ont procurés, d’Ostie à Pompéi en passant par Ephèse en Turquie ou encore Delphes, et j’en oublie sûrement !
On monte pour y accéder, mais de loin déjà on ressent toute la grandeur de Dougga
Les bienfaits de la Révolution font qu’à 17h30 le site est fermé, mais cela n’a pas pour autant détruit la gentillesse et le sens de la débrouillardise tunisiens : certes les bureaux seront fermés, mais la barrière on peut toujours la franchir, non ? Et me voilà rassuré, car comment passer moins de trois heures dans un pareil domaine ?
D’autant qu’il faut marcher.
Une précision qui a son importance, mieux vaut avoir un bon guide (livre, défaut d’un être humain !) et surtout un bon plan : car très rares sont les indications. Je vise l’arc de Septime Sévère sachant que nos pas nous amèneront sur le théâtre ; pour ce faire, je néglige de m’approcher du trop fameux monument lybico-punique, celui qui a été pillé au 19e siècle, déjà, par un consul britannique trop avide pour sa glorieuse majesté, la Reine Victoria. Quel monument, et comme il sonne dans un soleil qui commence à décliner.
Certes, nous passons aussi devant ces maisons « chaudes », celles où s’exerçait le plus vieux métier du monde, et nous débouchons par une rue toujours plus montante, sur le théâtre !
Quelle merveille, et comme il peut rivaliser, sans crainte, avec celui de Taormina (mes amis siciliens le comprendront) ! De ses gradins, une vue superbe sur la plaine environnante, en contrebas ; et sur la scène le reste d’une colonnade, celle qui servait de décor ; j’imagine alors quelle obsession il devait représenter pour tous les amateurs du théâtre antique (ou s’inspirant de l’antiquité gréco-latine) : pouvoir y jouer devait pour eux être le summum du summum ! Mais qu’y jouait-on au 2e ou 3e siècle après le Christ : Plaute, Térence ou quelques-uns des très grands Grecs ? Qu’importe, le plaisir devait être là, partagé par les quelques 3.500 spectateurs qui pouvaient y prendre place.
C’est en le quittant que nous tombons sur un gardien ; il a sans doute fini son service, et il nous entraîne dans une visite guidée, que nous ne regretterons absolument pas, car, avec nos seuls livres, n’aurions pu en voir autant.
Descente dans une maison, qui comme à Bulla Regia est creusée à même la colline ; nous pouvons y admirer des restes de mosaïque.
Et nous débouchons sur le Capitole : quelle magnificence dans ce temple où trônait Jupiter entouré des déesses Junon et Minerve ! Il n’est nul besoin de faire des commentaires ; il se dégage une telle force, une telle puissance que l’on est complètement subjugué par ce monument et le cadre qui l’entoure ; et avec toujours cette constatation admirative : que la croyance aveugle en des faits aussi irrationnels que ceux religieux ait pu concevoir et réaliser de tels chefs d’œuvre ! Evidemment le guide me donnera, un peu plus tard, le lieu d’où tous les touristes font le cliché qui immortalisera pour eux le Capitole ; bien entendu j’ai sacrifié à la coutume, certes pour faire plaisir à notre guide, mais aussi parce que, parfois, cela fait du bien de sentir que l’on fait partie des moutons de Panurge ….
Il y a bien évidemment des tas d’anecdotes, originales, comme celles entourant la place des vents, où sur un grand cercle (hélas inphotographiable !) sont nommés et représentés les vents principaux ; ou celles qu’on retrouve partout, avec, par exemple, cette statue d’empereur sans tête, le corps étant ainsi toujours identique, cela faisait moins de travail pour le sculpteur qui n’avait qu’une tête à exécuter à chaque changement d’empereur ! Là-aussi, l’instant d’un cliché que vous ne verrez pas, je me suis cru empereur « Jacobus Primus Pontifex Augustus … », comme cela ferait bien sur ma carte de visite !
Il ne reste du forum que très peu de choses, seule la très grande place est encore matérialisée, mais des basiliques ou boutiques qui, nécessairement, devaient l’occuper, rien
… hormis quelques statues intrigantes, représentations de divinités si proches des produits de la terre, ou encore déesses que seuls les spécialistes peuvent identifier … alors laissez votre imagination travailler sur un imaginaire forum, avec tous les modèles que vous pouvez voir, pourquoi pas celui d’Ostie ?
Et quand votre curiosité est satisfaite, alors continuez votre voyage dans le temps, avec une étrangeté, un marché aux esclaves ! J’ai sans doute été de très nombreuses fois distrait, et n’ai guère prêté attention à un tel lieu qui devait, sans nul doute, exister dans d’autres cités romaines. Mais c’est la première fois que je vois mentionné un tel lieu et que j’y pénètre. Comment ne pas être surpris par cette verdure insoupçonnée qui envahit le site ? On arrose, eh oui !, comme pour mieux donner sens et vie à un lieu où cette dernière était niée au profit d’espèces sonnantes et trébuchantes !
Sans oublier ces quelques commodités qui agrémentaient les maisons, comme ces latrines, ou mieux encore ces rayures à l’entrée : paillasson incrusté à même la pierre, montrant l’ingéniosité de ces citoyens romains.
Le dernier monumental édifice, les thermes, impressionnante construction. S’ils ne sont pas aussi bien conservés que ceux de Bulla Regia, on arrive quand même à deviner toute cette vie dont ils grouillaient… pour nous en donner une idée, les restes des chaufferies qui alimentaient tepidarium et caldarium.
Le guide nous quittera à ce stade de la visite, non sans nous avoir quémandé un pourboire ; ce qui ne sera pas sans nous interpeller, car nous avions beau ajouter dinars sur dinars, il en voulait toujours plus, et nous ne nous en sommes tirés qu’en lui donnant quelques euros… arrivant ainsi à lui donner en pourboire plus de la moitié du prix payé. Je comprends parfaitement le système du pourboire qui sert, somme toute, à améliorer le maigre salaire ; mais s’il doit devenir égal au salaire ou s’il doit rivaliser avec le prix du billet, alors il perd sa notion même de pourboire, c'est-à-dire de gratification qu’on accorde parce qu’on est satisfait d’un service donné. Et je me demande si c’est effectivement un service à rendre que de donner des pourboires exagérés qui n’ont plus rien à voir avec la notion de remerciement ; cela ne devient-il pas une charité à la limite de l’injure ?
Nous nous attarderons encore quelques instants dans ces ruines, mais avec une certaine nostalgie : n’avoir pu achever cette visite et surtout cette dure interrogation, sera-t-il possible de revenir sur ces lieux pour en goûter encore toute la fascination …
(à suivre …)