Deville Patrick : Peste et choléra
Connaissiez-vous Alexandre Yersin ? En tout cas, avant de lire ce roman, je n’avais pas la moindre idée de ce que ce nom pouvait recouvrer !
Remarquez, il ne faut pas être très futé pour lire un titre pareil et ne pas se douter qu’il pourrait être question de maladies graves, infectieuses, et donc quelque part de vaccin et qui dit vaccin pense tout de suite à Pasteur.
Et là vous avez dans le mille !
Car il s’agit bien d’une biographie et d’un des plus méconnus disciples de Louis Pasteur, Alexandre Yersin.
Ce roman est goncourable et donc en tant que tel, remarqué lors de cette rentrée littéraire.
Je vois frétiller vos yeux de malice, vous délectant de cette pensée, que je serais en train de démolir une de ces œuvres immortelles que, seule l’intelligence humine, est capable d’écrire !
Si tel est votre état d’esprit, autant tout de suite arrêter, et remettre à un autre jour la lecture de cette note.
Car, pour autant bizarre que ce préambule puisse semble être, j’ai beaucoup aimé ce roman !
Et n’auraient été les quelques autres « goncourables » que j’ai lus auparavant, je pense très honnêtement que je l’aurais classé en tête de liste … en tout cas bien avant « Partages » de Gwénaëlle Aubry.
La vie de quelqu’un, une très grosse pointure dans un domaine dont je ne connais ni le premier a ni le second b, m’a toujours impressionné ; et lorsqu’il s’agit de santé publie, et surtout de cette période où le scientisme et ses applications pratiques devenaient symbole de guérison et de progrès social, alors, mon esprit républicain s’enflamme.
Alexandre Yersin, donc, un illustre inconnu, et pourtant sa vie m’emballe tout à coup ; généreux pour les autres, ne va-t-il pas mettre au point un vaccin contre la peste ?, et en même temps très exigeant pour lui, au point de sacrifier toute carrière pour satisfaire des exigences scientifiques personnelles, on a vraiment l’impression d’être en présence d’un saint laïc ; avouez que cette impression est d’autant plus enthousiasmante que rare ! le comble étant qu’il ne se contente pas, cet Alexandre, de rester dans le bon vieux domaine méditerranéen, mais qu’il a la très bonne idée de s’exiler au plus profond du Viet Nam, au bon moment, certes, celui où la colonisation française est la plus rentable.
Etonnant personnage que cet Alexandre, car vous pourriez penser dans le béat conformisme qui régit votre quotidien, qu’il se contenterait de suivre les pentes naturelles de son génie et donc de s’adonner à sa lubie de scientifique, découvreur de ces remèdes et autres produits qui améliorent le quotidien de tout un chacun ; mais non, qu’alliez-vous croire ! C’est un cerveau Renaissant dans une époque contemporaine, toute portée sur la réalisation toujours plus grande de profits ! Alors il rejette honneur, gloire et rentabilité (encore que … propriétaire d’une exploitation de plus de 20.000 kilomètres carrés, il s’est mis à l’abri du besoin grâce à l’exploitation du latex !), et se livre à toutes les fantaisies de son esprit curieux, et ce jusqu’à la météorologie !
Oui, il est séduisant, cet éternel chercheur (les caricaturistes pourraient l’affubler des prénoms, Tournesol ou Nimbus, mais ce serait sans nul doute outrancier !) ! D’abord par ce qu’il refuse tout ce qui est sécuritaire, vous savez la ligne tracée, celle que vos parents ont décidée pour vous et qui vous contraignent à une seule direction ! Ensuite parce qu’il sait qu’il se met en marge de la société « institutionnelle », mais d’elle qu’en a-t-il à attendre ?
Les nombreux passages où il parle de la « saleté de la politique », montrent bien qu’il n’a que très peu d’estime pour l’organisation sociale et politique de notre société.
Pourtant, en même temps, il a ce je ne sais quoi d’inquiétant que possèdent toux ceux qui, se mettant en marge de la société de leur temps, font appel à des valeurs d’une autre époque et qui n’ont de vivant que ce que rapportent d’antiques commentateurs, eux-aussi depuis longtemps disparus.
Mais non, je ne me moque pas de vous, d’autant que ce livre a une qualité majeure : il est parfaitement(ou presque) écrit ; à deux ou trois exceptions où notre auteur se laisse emporter par sa fougue et se met à utiliser de façon très incongrue quelques mots grossiers, nous sommes en présence d’une langue totalement maîtrisée et pleine de séduction ; j’aime sa finesse pleine d’humour hellénistique (il y a du Renan et du France dans sa prose, mais aussi tellement d’autre chose si personnelle !) ; et je vous mentirais si je vous disais que son style m’a laissé indifférent.
Alors laissons tomber le possible ou non Prix Goncourt, et pour une fois, au moins, pensons seulement au plaisir que nous avons eu … et alors là, vous serez gagnant à tout coup !
PS Editions du Seuil, 2012, 220p., 18euros