Josef Skvorecky : Miracle en Bohême
Quand il ya quelque temps j’ai commenté sur ce blog « Une chouette saison » du même auteur, un de mes amis m’a alors fortement conseillé de lire « Miracle en Bohême » ; il n’était pas hélas dans l’une de mes médiathèques de prédilection, et, fort de la recommandation de cet ami, je l’ai commandé chez un libraire …
Puis le temps a passé, et j’ai délaissé ce trésor supposé au profit d’œuvres que j’empruntai au fil de mes visites dans mes médiathèques … jusqu’à ce jour, où, ayant épuisé ces réserves, je me suis rappelé ce livre que j’avais mis de côté.
Il m’avait prévenu, cet ami : il faut avoir du temps pour lire ce roman, car une fois commencé, on n’a de cesse de le terminer. Et il a eu raison ! Comme j’ai maudit ces interruptions obligatoires qui m’ont forcé de temps à autre à quitter ce récit pour des occupations tellement plus terre à terre … ou seulement pauses parce que ce texte dans l’édition « L’imaginaire » de Gallimard est écrit trop serré, qu’il ne respire pas et qu’il fatigue à la longue le lecteur.
Mais quelle joie et quel plaisir que de retrouver peu après ce texte !
Il faut dire qu’il commence très fort : les aventures de ce jeune professeur au milieu d’étudiantes, particulièrement dévergondées, et prêtes à le séduire ! Et à quels artifices n’a-t-il pas recours pour ne pas céder à cette inhumaine tentation. Ultime rempart : la religion catholique ; il en faut de l’audace pour se servir d’elle alors que nous sommes en 1950, dans les premières années du communisme en Tchécoslovaquie.
Et cela tombe bien, car tout à coup un miracle se produit ! alors que le brave curé de la paroisse prononce un sermon, ne voilà-t-il pas que la statue de St Joseph se met à bouger. Avouez qu’il y a de quoi émouvoir tous ces braves fidèles, et surtout de quoi énerver tous les hiérarques communistes qui ont, tout à coup, peur que la réaction ne revienne en force. Ils vont donc se livrer à une manipulation extraordinaire … mais qui ne résiste absolument pas à la moindre enquête.
Car elle va avoir lieu cette enquête, et vous avez bien évidemment deviné qui va la mener : notre jeune professeur, qui a rapidement abandonné son métier d’enseignant pour se livrer à celui bien plus productif et rémunérateur d’auteur d’opérettes.
Ce qui est passionnant dans ce roman, ce n’est pas cette enquête, mais bien tout ce qui tourne autour d’elle, et en particulier toute l’évolution de la société tchèque devenue communiste, jusqu’ à ce fameux « Printemps de Prague » en 1968, et surtout à cette chape de plomb qui l’a suivi par la grâce des tanks de Brejnev.
Ce livre devrait être interdit !
Il est d’abord profondément immoral ! Imaginez que toutes les lycéennes de France et de Navarre osent se comporter comme la Minou, perverse parmi les perverses, avec son professeur : il n’y aurait plus une seule personne qui accepterait d’être enseignant !
Doublement immoral, car ces mêmes lycéennes vont se retrouver quelques années particulièrement bien rangées, et d’une moralité exemplaire !
Triplement immoral, car ce revirement n’est en rien dû à un quelconque remords ou à une quelconque soumission en une discipline religieuse, non rien de toute cela ; mais seulement parce que le Parti Communiste y a de façon indirect remis de l’ordre dans toutes ces petites têtes !
Encore immoral ! Si vous entrez dans ce livre, faites très attention, car dès les premières pages, il y a une critique en règle du Socialisme, du Communisme et du Rôle Dirigeant du Parti ; et n’est-ce pas le comble de l’immoralité que de vouloir remettre en cause toutes ces institutions qui oeuvrent avec un dévouement sans pareil pour une meilleure société ?
A telle enseigne que pour éviter le retour des forces de l’obscurantisme, le régime est obligé de révéler que le soi-disant miracle n’est en fait qu’une machination du curé qui, voulant frapper les esprits étroits de ses paroissiens, a monté lui-même le tour de passe-passe lui permettant de simuler un miracle alors que c’est lui-même qui manipulait la statue.
Mais qu’est-il donc ce petit auteur d’opérette qui n’est même pas encarté au Parti, et qui se permet de dénoncer toute cette société dont il ne refuse pas les avantages ?
Voilà ce que pourront penser ces lecteurs encartés, embrigadés ou tout simplement fervents admirateurs de l’ordre institutionnel et fermement maintenu, vous savez, ceux qui pensent avec Goethe qu’une grande injustice est préférable à un grand désordre ! Qu’ils ne s’y trompent pas non plus, ce n’est pas parce que l’Eglise semble avoir le beau rôle qu’elle est pour autant vénérée, préconisée : à bien lire ce roman, elle est aussi « mal traitée » que le communisme, mais c’est beaucoup fait beaucoup plus subtilement.
J’aime beaucoup le ton général de ce roman ; badin avec tout ce qui est léger, plein d’humour, se moquant même de ce qui, un temps, semble primordial (les pulsions sexuelles), mais que l’être raisonnant sait parfaitement maîtriser. Ton beaucoup plus sérieux lorsqu’il s’agit de l’organisation de la société, ton presque désespéré même lorsque tombe la constatation immuable ou qui se voudrait immuable, que la société, fût elle communiste, se moque éperdument de la vie et des aspirations humaines et que le Parti a toujours raison et ne peut que broyer ceux qui osent vouloir émettre une quelconque divergence avec lui.
Le passages clé de ce roman c’est bien ce dialogue qui s’instaure après l’intervention russe en 1968, entre une des cadres du parti, Laura, et notre auteur ; nous sommes en présence d’une extraordinaire dialogue à la Platon (eh oui, je risque la comparaison !) où notre héros va faire avouer à Laura toute l’inhumanité du communisme et du socialisme et du rôle dirigeant du Parti ; toutes choses qu’il aura aussi au préalable démontées et démontrées par les attitudes changeantes, serviles d’amis ou d’anciennes connaissances, et par le sort qui a été réservé à ceux qui ont refusé de se plier.
On va me dire que je fais de l’anticommunisme primaire. Mais je conseille fortement à ceux-là de relire Marx, et en particulier cet opuscule sur l’analyse des causes de l’échec de la Commune ; je leur conseille aussi de relire Fourier et un certain nombre d’anarchistes ; alors pour pastichons la bible « occulos habent et videbunt ! » car toutes les critiques portées par notre auteur d’opérettes (en fait Skvorecki) sont des critiques de fond, celles que l’ultragauche a aussi portées depuis des lustres sur l’idée que voulait imposer du communisme l’Union Soviétique.
Les reprendrai-je ici ? A quoi bon elles sont tellement mieux exprimées par ce remarquable écrivain tchèque !
Et puisqu’un de mes amis m’a conseillé ce roman, et que je lui en sais infiniment gré, alors permettez-moi de vous faire ce même conseil amical, emparez-vous de ce livre : il vous apportera bien plus que tout ce que je pourrais vous en dire.
PS Collection l'Imaginaire, Gallimard, 2012, 406p., 10 Euros