José Luis Peixoto : le cimetière de pianos
Une famille d’ébénistes du début du 20e siècle à Lisbonne et un secret, c’est cette salle derrière les ateliers, où sont entassés de nombreux pianos. Le piano qui va être comme un leitmotiv par l’intermédiaire de la veuve qui l’écoute constamment à la radio. Deux personnages nous racontent l’histoire de cette famille, l’aïeul, qui, bien que mort, commente les évènements principaux postérieurs à son décès ; et son fils, qui récapitule sa propre vie durant sa course marathonienne à Stockholm, qu’il n’achèvera pas, la mort le frappera avant.
C’est un roman étrange ; d’abord par cette situation mystérieuse où deux morts sont capables de réagir intellectuellement comme des vivants. Ce n’est pas une situation littéraire exceptionnelle ; mais elle produit toujours une très grande suggestion sur le lecteur, surtout lorsqu’elle est aussi habilement maniée.
Car l’autre étrangeté de cette construction, c’est bien ce mélange des deux narrations ; on a parfois l’impression de se perdre dans ces générations qui se superposent ; et cette confusion parfois longue à se dissiper entre les personnages renforce alors le côté onirique du récit. Loin de nous dérouter, elle nous fait alors toucher ce qu’il peut y avoir de permanent chez les hommes : leurs sentiments, leurs réactions viscérales …
Oui, c’est bien cela, c’est un roman qui croise avec bonheur aussi bien la viscéralité de l’être humain que sa très grande pudeur. Rien que de très ordinaire ? Ces amours, ces tromperies ? Certes, mais racontées de cette façon, il y a une réelle émotion dûe à la sincérité qui imprègne chacun des personnages.
Car nos héros sont campés avec une réalité qui nous donne cette impression de les avoir croisés si ce n’est côtoyés ; prenez par exemple le portrait de cet oncle ; il va et vient dans les ateliers, se réfugie de temps à autre dans la salle des pianos ; mais il passe aussi une bonne partie de son temps dans certains bistrots ; et le jour où il ramène quelques-uns de ses camarades de comptoir pour l’aider à déménager un piano, la scène nous est aussi vivante que si nous y assistions réellement.
Lisbonne ? Ce pourrait être toute autre ville ; aucune description ni même référence à ses monuments célèbres, ceux que vantent tous les guides touristiques. On serait même déçu de leurs présences ; car à vie ordinaire, cadre ordinaire. Qu’importe l’itinéraire que suit Francisco pour s’entraîner ! Qu’importe le quartier résidentiel où loge cette famille … le marathon de Francisco, ou les repas de famille sont bien plus importants, car ils permettent de suivre toute l’évolution de ces personnages.
Roman pessimiste ? la mort de l’aïeul frappé en pleine force de l’âge, celle de son fils Francisco alors qu’il avait encore devant lui tout son avenir, marque cruelle du destin ; comme celle qui fait se briser les amours, même ceux qui semblaient les plus solides.
Quant au titre, quelle force dans la symbolique ! Ebénistes parce qu’ils n’ont jamais réussi à devenir facteurs ; le piano reste de l’ordre du rêve qui deviendra, un instant, illusion de la réalité, lorsqu’ils vont réparer un piano pour un bal …
Décidément un étrange roman … mais qui nous manquerait indubitablement si on ne l’avait pas lu !
PS Gallimard-Folio, 2009, 356 p.