Evelio Rosero : Les Armées
Livre prenant s’il en est, car l’auteur sait nous captiver en nous forçant à rentrer comme bon lui semble dans son intrigue.
Elle est pourtant bien mince ! Dans une petite bourgade du nord de la Colombie, un professeur à la retraite, quelque peu voyeur, va assister impuissant aux drames qui vont secouer la petite ville : enlèvements réalisés par des guérilleros, y compris celui de sa femme, abandon du village par les forces légales, et désertion de tous les habitants.
En quelques pages on passe d’une atmosphère proche du vaudeville (le voyeur tellement préoccupé par sa jeune voisine qui se dore toute nue au soleil !!!) à celle pesante qui annonce les évènements tragiques.
Inquiétude et peur s’installent comme personnages principaux qui manipulent tous les autres y compris notre héros ; dans ce monde hors normes, les humains ne peuvent plus ni s’affirmer ni même prétendre à une quelconque suprématie ; ne reste plus pour eux que deux solutions, ou une résignation fatale qui amène à l’issue la plus radicale, ou alors la fuite.
Pourtant, dans cette réalité, que semblent connaître des régions d’Amérique latine où se disputent guérilleros, pouvoir légal et au milieu d’eux trafiquants de drogue, quelques lueurs d’espoir.
Commençons par la plus évidente et aussi la plus facile, même si elle doit quelque peu nous choquer : le voyeurisme de ce professeur ; certes, cela est fort réprouvable (mais entre nous, dès que l’on a entre les mains un appareil photographique, ne devient-on pas aussi voyeur ?) et cette expression de la vitalité, cet éloge qu’il fait du seul point de vue de l’esthétisme, n’est-ce pas aussi une lutte d’Eros contre Thanatos ? Une piste intéressante de réflexion que prolongent aussi les remords de ce professeur qui se surprend à continuer à s’intéresser à sa voisine ou à quelques jeunes femmes, alors que son épouse, enlevée, vit sans doute de très mauvais moments avec ses ravisseurs, si tant est qu’elle soit encore en vie.
Une autre lueur d’espoir dans cette situation dramatique, c’est l’humour de ce professeur ; dans les moments les plus cruciaux, ou qui semblent comme tels, il a une espèce de sursaut ou de distanciation qui se traduit par quelques phrases ironiques ; refuge, certes face à ces situations, mais aussi arme pour s’opposer à l’inhumanité environnante et omniprésente et pouvoir même la renverser… souvenons des Tchèques lorsqu’ils étaient sous le joug de pseudos communistes, et quelle ne fut par leur force avec le brave soldat chveik …
Ce que vient confirmer aussi un troisième élément ; il n’a l’air de rien, et pourtant à deux ou trois reprises, au moment où la situation semble le plus désespéré pour notre professeur, et où il peut craindre le pire pour lui, eh bien il s’en sort très bien parce qu’il est … professeur ; il y a tout à coup comme une force qui sort de ce statut de professeur qui interdit aux forces obscures et sans doute complètement incultes de s’en prendre à un représentant de l’esprit. J’idéalise ? je n’en suis pas si sûr, car l’Histoire nous montre que même les plus irréductibles des tyrans finissent par céder devant la force de la raison et de l’esprit.
Un très grand roman, en tout cas, qui fera sûrement partie de mes cadeaux de fin d’année !